Les tribulations dun Américain à Cannes
par David Page
C’est en 1994 que le service anglophone de RFI m’a envoyé pour la première fois au Festival de Cannes. La journaliste habituellement accréditée, Imogen Lamb, était cette année-là enceinte. Le coup de chance !
Une fois sur place, j’ai vite compris que ma mission ne serait pas aisée. Le festival fonctionne selon des règles hiérarchiques très rigides. Je me suis vu attribuer un badge bleu, qui équivalait à se retrouver tout en bas de l’échelle. Avec ça, on vous fait comprendre que vous êtes tout juste toléré. On avait droit à une boîte aux lettres partagée avec d’autres détenteurs de badges bleus. Je regardais avec envie les collègues qui arboraient un badge rose ou, pour les mieux lotis, un badge rose avec un rond jaune. Eux avaient droit à une boîte à lettres personnelle. Ils y recevaient des invitations à des projections privées ou à des cocktails. Tous badges confondus, nous étions environ quatre mille journalistes.

Le film d’ouverture cette année-là était « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino. Sa projection donna lieu à une grande fête sous un chapiteau sur la plage de l’Hôtel Carlton où ceux qui avaient accès pouvaient retrouver le gotha du cinéma et obtenir des rendez-vous pour des interviews. Mais bien sûr il fallait avoir une invitation ou être sur la liste d’invités. Une liste sur laquelle veillaient deux jeunes et jolies femmes aux aguets. Je savais que mon badge bleu ne me serait d’aucune utilité pour y accéder. Je tournais en rond sur la Croisette en me demandant quel Américain invité pourrait ne pas être connu des deux incontournables cerbères.
J’ai fini par trouver. J’étais sûr que le présentateur d’un journal de variétés aux Etats-Unis, très francophile, serait un parfait inconnu pour elles. J’ai décidé de me faire passer pour lui, j’ai donc rangé mon badge bleu dans ma poche et me suis posté dans la file d’attente des invités. Mon tour arrivé, j’ai essayé de me montrer assez arrogant pour ne pas éveiller les soupçons.
Pendant que les filles cherchaient « mon nom » sur la liste, j’ai fait semblant d’avoir reconnu quelqu’un à l’intérieur du chapiteau en criant « Hey Ho, Jean-Hugues ! T’es bien arrivé ? ». Cette personne m’a salué sans même savoir qui j’étais. La fille a trouvé mon (faux) nom sur la liste et je suis entré. A l’intérieur j’ai pris de nombreux contacts, car la plupart de ces célébrités sont en réalité très sympas. C’était ma première soirée cannoise…
Elève de Charles Thomas Samuels
J’avais toujours rêvé d’être là. Critique de cinéma sur une chaîne américaine, j’avais failli me rendre à Cannes quelques années plus tôt, mais le projet avait été annulé au dernier moment. J’avais suivi des études de cinéma à l’université avec, comme professeur, un grand critique, Charles Thomas Samuels, qui vouait une admiration sans limites à Alfred Hitchcock, Ingmar Bergman, Federico Fellini ou François Truffaut, parmi d’autres.
Il nous formait à la dure. Dans nos dissertations, pas question de formules telles que « évidemment », « à mon avis », « peut-être », « on voit que ». S’il en trouvait, il refusait de lire la suite. J’étais encore son élève lorsque Samuels s’est suicidé. La rumeur prétendait qu’il avait réagi ainsi après avoir trouvé particulièrement mauvais un texte d’un de mes camarades sur le film Persona de Bergman. Mais plus tard on a appris qu’il était en fait très déprimé…
L’année suivante, en 1995, RFI ne m’a pas envoyé à Cannes, Imogen Lamb ayant repris son rôle d’envoyée spéciale. Mais, miracle ! Serge Siritzky, éditeur du journal Ecran Total, montait une radio temporaire qui devait fonctionner pendant le festival à l’intention des participants. Son nom, Festival FM. Sa vocation n’était pas bien sûr de diffuser des critiques des films en compétition. Le contenu allait du business aux potins. Le tout financé par la publicité et diffusé sur la fréquence de NRJ à Cannes.
Serge Siritzky m’a recruté grâce à Jacqueline Farmer, mi-anglaise, mi-écossaise, pigiste à RFI et ailleurs, y compris à… Écran Total. Désigné présentateur principal de Festival FM, j’étais installé chaque jour dans un super studio avec des grandes vitres en plein milieu du hall du Palais des Festivals, de 7h à 10h et de 16h à 19h. Mais pour pouvoir m’y rendre et exercer cette activité, il me fallait encore une autorisation de RFI et prendre deux semaines de congé. Simson Najovitz, chef du service anglophone, m’a obtenu tout ça !
Malheureusement, Festival FM n’a pas survécu à cette première saison. Mais, miracle encore, la chaîne Festival TV était dirigée par Martin Even, directeur à France Télévisions, et par son épouse… Anne-Marie Capomaccio qui cumulait cette fonction avec celle de rédactrice en chef à RFI !
L’heure de « Deyveed » !
Ils ont décidé que « Deyveed », c’est-à-dire moi, ferait les interviews en direct pendant la montée des marches chaque soir, avec en prime des critiques de certains films et des interviews. Le pied !
RFI était d’accord… sous réserve que je travaille aussi pour notre radio et que j’anime l’émission Club 9516. Ça n’avait rien d’une sinécure. Il me fallait gérer des rendez-vous entre le Palais, le Carlton et le Martinez, à l’autre bout de la Croisette. Mais je ne me plaignais surtout pas.
J’ai assuré cette intense activité pour RFI et Festival TV pendant trois éditions consécutives. Ensuite, Canal+ a décroché les droits exclusifs pour la montée des marches et pris le contrôle de Festival TV. Et tant pis pour Dayveed !
J’ai poursuivi malgré tout ma couverture du Festival pour RFI et ce jusqu’en 2009, soit quinze festivals en tout.
Pour ma dernière émission de Club 9516, en 2009 mon invité devait être… Johnny Hallyday. J’adorais l’artiste, son charisme, sa voix extraordinaire. Tout était arrangé pour qu’il vienne dans mon émission. Johnny était à Cannes pour son rôle dans le film Vengeance, de Johnnie To. Je l’avais rencontré trente-cinq ans plus tôt (!), lors d’un stage à Europe 1 en 1974.

A Cannes, Johnny logeait à l’Hôtel Majestic. Notre studio RFI était juste en face, de l’autre côté de la Croisette. Il n’avait qu’à traverser la rue pour me rejoindre. Mais la veille de l’émission, un de ses assistants m’a téléphoné dans l’après-midi pour annuler sa participation, prétextant une extinction de voix.
Que faire ? Pour ma dernière émission à Cannes j’avais prévu de n’avoir que lui comme invité. J’étais paniqué. J’ai dû faire en toute vitesse un montage avec des extraits de mes interviews depuis le début du festival, une sorte de best of qui m’a pris toute une nuit de travail…
Le lendemain, vers 7h du matin, l’assistant de Johnny m’a rappelé pour s’excuser de m’avoir posé un lapin. En fait, il souffrait du dos plutôt que d’une extinction de voix. Un vrai handicap. Nous savons que plus tard, il serait traité pour ce problème dans une clinique à Paris… et ensuite opéré dans un hôpital de Los Angeles !
Si ses douleurs au dos l’empêchaient de traverser la rue pour me rejoindre au studio de RFI, il acceptait en revanche de me recevoir à son hôtel avant l’émission pour enregistrer mon interview. J’étais sauvé !
Johnny a été charmant et on a parlé de tout. En le quittant j’ai remarqué la grande croix en argent qu’il portait tout le temps autour de son cou. « Vous portez presque toujours cette croix », lui ai-je dit. « Toujours, m’a-t-il répondu. C’est parce que je suis chrétien. Un chrétien imparfait, mais un chrétien tout de même ! »
Et c’est sur cette dernière confession que j’ai fait mes adieux au Festival de Cannes. Un rêve !
L’auteur

David Page
Né en 1952 à Winchester (Massachusetts, Etats-Unis)
Entre à RFI en 1991, au service anglophone
Il a été successivement journaliste spécialisé, chef de rubrique, chef d’édition, jusqu’à son départ en 2009
Il a couvert quinze éditions du Festival de Cannes avec son émission Club 9516.



































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