L’affaire des enfants Oufkir
par Alain de Chalvron
Le 22 avril 1987, je déjeune au dernier étage de la maison de la radio. C’est le restaurant de prestige de l’établissement. On y mange très bien et c’est commode pour inviter des personnes à déjeuner après leur participation à une émission. C’est également assez pratique pour garder le contact avec la rédaction. A l’époque, le téléphone portable n’existait pas.
Justement, ce jour-là, Florence Van Hecke, mon assistante, m’appelle.
— Pardon de te déranger, mais il y a des gens qui veulent te parler. Ils disent qu’ils sont en danger de mort et que tu es leur seul recours. Ils disent qu’ils sont les enfants du général Oufkir…
Je prends l’appel. Une femme est en ligne.
— Je suis Maria Oufkir, je suis à Tanger avec mes frères et sœurs. Après la mort de notre père, nous avons passé quinze ans en prison. Nous nous sommes évadés et nous demandons de l’aide. Pouvez-vous nous trouver un avocat ?
« Envoyez-nous quelqu’un »
Je suis naturellement interloqué. Je connais bien sûr l’histoire du général Oufkir, sa tentative de coup d’État contre Hassan II, en 1972, sa mort par un étrange « suicide » de cinq balles dans la nuque et le dos. Mais le destin de ses enfants ne m’a jamais interpellé. À vrai dire, je ne connaissais même pas leur existence.

Je demande à Maria :
— Mais pourquoi m’appelez-vous, moi ? Je n’ai rien à voir avec votre histoire ni avec celle de votre père.
— Nous avions une petite radio cachée et nous vous entendions sur RFI, en particulier à Beyrouth. Nous sommes sûrs que nous pouvons vous faire confiance. Nous ne pouvons avoir confiance qu’en vous.
Je suis un peu touché par cette marque de confiance, mais reste sur mes gardes.
— Je veux bien vous croire, mais vous vous rendez bien compte que c’est difficile. Quelle preuve pouvez-vous rapporter de votre histoire ?
— Envoyez-nous quelqu’un, il comprendra tout de suite.
Je lui demande sur quel numéro je peux la joindre et promets de la rappeler un quart d’heure plus tard. Je décide d’enregistrer son récit. Il sera ainsi sécurisé, on ne sait jamais… et on verra ce qu’on en fera.
Je redescends donc à la rédaction, m’installe dans un studio et demande à Maria si nous pouvons enregistrer son récit. Je lui explique que « nous aurons ainsi un témoignage au cas où vous seriez à nouveau arrêtés ».

Elle accepte et commence l’invraisemblable litanie de son calvaire et de celui de ses frères et sœurs : leur arrestation après la mort du général (Maria, ses cinq frères et sœurs, le dernier ayant trois ans, ainsi que leur mère Fatema), les culs-de-basse-fosse où on les a détenus pendant quinze ans, leurs effroyables conditions de détention, leur évasion par un tunnel, leur odyssée pour arriver jusqu’à Tanger.
L’enregistrement dure à peu près un quart d’heure. À la fin, Maria demande si elle peut lancer un appel au roi : « Nous n’étions que des enfants en 1972, Majesté. C’est injuste de nous punir parce que nous portons le même nom que notre père ». Tel est le message adressé à Hassan II.
Nous sommes conscients de détenir dans nos mains un document explosif… et un scoop énorme. Pourtant, nous sommes tous d’accord au sein de la rédaction en chef : la priorité doit être donnée au sort de ces enfants en perdition.
Première décision, car on n’est jamais trop prudent dans une affaire qui pourrait bien ne pas tarder à intéresser les services de renseignement, nous faisons d’une part une copie de cet enregistrement que nous plaçons dans le coffre personnel d’une collaboratrice de confiance… Et d’autre part, nous décidons de ne pas diffuser l’interview de Maria ni de rendre publique l’information. Tant pis pour le scoop.
Une ressemblance frappante
Deuxième décision, nous demandons à notre correspondant à Tanger d’aller à la rencontre de ces « enfants Oufkir » à l’hôtel Ahlan, pour tenter de nous confirmer leur identité. Il revient peu après, catégorique.
— Je n’ai aucun doute, nous dit-il. Ils ressemblent comme deux gouttes d’eau à leur père. Leurs récits sont cohérents. Ils se trouvent dans un état physique épouvantable.
Troisième décision, alerter l’Élysée, car il se trouve que François Mitterrand doit partir le jour même au Maroc pour une visite officielle. Il est difficile de toucher le président en personne. Nous faisons donc passer le message à Danielle Mitterrand, qui est du voyage. Nous savons qu’elle est sensible aux questions des droits de l’homme. Peut-être pourra-t-elle convaincre son mari d’aborder le problème des enfants Oufkir avec Hassan II. Pour toucher la première dame, nous avons plusieurs pistes, dont celle de Me Georges Kiejman.

C’est notre quatrième décision. Ce ténor du barreau, qui sera trois fois ministre, est très proche du couple présidentiel. Il est donc susceptible de faire passer le message. Mais surtout, nous espérons qu’il se montrera sensible à la détresse des enfants Oufkir et qu’il acceptera de les défendre. Un avocat, c’est leur première demande. J’appelle donc Me Kiejman qui réagit extraordinairement bien, en envoyant au Maroc, par le premier avion, son principal collaborateur. Ce dernier se montrera tout de suite convaincu que ce sont bien les enfants du général Oufkir qui se trouvent face à lui et leur histoire tient la route, dans l’ensemble.
L’affaire n’est toujours pas publique mais les enfants sont néanmoins interpellés très vite par la police marocaine, mobilisée à leur recherche. Évidemment, cette succession de coups de fil, de visites, leur présence dans cet hôtel, alors même qu’ils ont l’apparence de clochards édentés, ne peut rester éternellement ignorée de la très efficace police de Sa Majesté, dirigée par le ministre de l’Intérieur, Driss Basri. J’avais déjà rencontré M. Basri à l’occasion d’une interview du roi, un ou deux ans auparavant.
Des négociations avec Driss Basri
Dès que je suis informé de leur arrestation, j’appelle le ministre qui, visiblement, sait déjà que les enfants ont eu un contact avec nous.
— Monsieur le Ministre, nous sommes au courant du sort qui a été réservé aux enfants Oufkir pendant toutes ces années et des terribles traitements qu’ils ont subis. J’ai tout leur récit enregistré sur une bande qui est en lieu sûr. Cet enregistrement, nous ne le diffuserons pas s’ils sont immédiatement remis en liberté et autorisés à venir en France. Je vous donne ma parole.
Dans mon esprit, la remise en liberté des quatre enfants et la libération de leur mère, Fatema, ainsi que celle du reste de la famille, qui n’avait pas participé à l’aventure de l’évasion, n’était pas négociable. En revanche, j’étais prêt à lâcher du lest sur leur possibilité de venir en France à condition qu’ils soient libres de leurs mouvements au Maroc. Je savais que c’était demander un peu trop, mais tactiquement cela me permettrait d’avoir quelque chose à donner.
— Vous savez, monsieur de Chalvron, c’est une décision compliquée. Je ne peux pas la prendre seul, je vous demande un peu de temps. Je me doutais bien que la décision se prendrait au niveau le plus élevé, celui de Hassan II, et que le roi n’aimerait pas négocier un couteau sous la gorge. Je donnai donc à Driss Basri un peu de temps.
— Je pars lundi en vacances, Monsieur le Ministre – ce sont les vacances de Pâques –, il faudrait que cette affaire soit réglée avant. Mais je vous réitère ma promesse : cet enregistrement ne sera jamais diffusé si tout le monde est libre.
Nous étions jeudi soir ou vendredi matin. Pendant trois jours, nous eûmes, Driss Basri et moi, plusieurs échanges téléphoniques. Les choses n’avançaient pas. Le ministre me demandait du temps, toujours du temps. J’ai finalement eu l’impression qu’il espérait pouvoir étouffer l’affaire, peut-être par des pressions politiques françaises.

De mon côté, j’avais un soutien complet de mon PDG, Henri Tézenas du Montcel, qui m’avait garanti qu’il ne céderait à aucune pression, qu’elle soit marocaine ou française. Et il tint parole.
D’après ce que je sais, il refusa à plusieurs reprises de prendre au téléphone des interlocuteurs marocains. Quant aux Français, même s’il y avait un fort lobby marocain à Paris, tous ceux qui « savaient » – et ils n’étaient pas si nombreux – étaient tellement horrifiés par l’histoire qu’ils avaient tendance à penser « alea jacta est » : les dés sont jetés, que l’affaire aille jusqu’au bout.
Un ultimatum
Le dimanche, veille de mon départ en vacances, je finis par poser un ultimatum à Driss Basri : « Si les enfants ne sont pas libérés très vite maintenant, nous diffuserons leur témoignage dès demain matin ». Et c’est ce qui se passa. L’hallucinant récit de Maria Oufkir fut très largement diffusé et l’histoire eut un très fort écho, non seulement en France, mais aussi à travers le monde. Nous mîmes l’enregistrement à la disposition de tous, gratuitement bien entendu.
Ainsi finit par éclater « l’affaire des enfants Oufkir ». Et bien sûr ainsi s’acheva leur calvaire : il était impossible désormais de renvoyer derrière les barreaux les enfants et leur mère, là où on les avait maintenus pendant quinze ans, parfois à l’isolement. La famille est d’abord installée dans une confortable maison à Marrakech sans toutefois avoir le droit de quitter le pays, avant de retrouver la totale liberté.
Des années plus tard, après une interview de Hassan II à Rabat, en rentrant à l’hôtel, vers 2 ou 3 heures du matin, je découvre sous la porte un bien étrange message : « Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi », signé « Shéhérazade ». Le lendemain, j’avais un rendez-vous à Marrakech. Dans le lobby de l’hôtel m’attendaient Shéhérazade et son frère, c’est à dire Maria Oufkir et Raouf.

Que sont-ils devenus ?
Maria vit en Russie, après avoir fait plusieurs voyages en Israël. Elle est convaincue que la tribu berbère de son père était, jadis, de confession juive et que le général, s’il avait réussi son coup d’État, aurait effectué un rapprochement spectaculaire avec Israël.
Raouf, en dépit du fait que sa scolarité a été brutalement interrompue, a fait de brillantes études universitaires en France. Il vit près de Bordeaux et se bat avec acharnement pour la réhabilitation de son père.
Malika, l’aînée, a écrit un livre, « La Prisonnière », qui a été un best-seller mondial. Aux dernières nouvelles, elle vit entre Maroc et France.
Fatema, leur mère, est décédée en 2013, après avoir écrit un livre, « Les Jardins du roi », où elle dit de Hassan II qu’il fut « un des plus grands patriotes de l’histoire du Maroc ». Sans rancune et sans illusion.
L’auteur

Alain de Chalvron
Né en 1951 à Madrid
Entre à RFI en 1982
Directeur de la rédaction
Correspondant à Washington
Puis directeur de la Rédaction de RMC
Directeur de la rédaction d’Antenne 2, puis France 2 (1989-1993)
































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