Il faut sauver Ingrid Betancourt
par Alejandro Valente
RFI a souvent permis à des otages retenus dans les plus diverses contrées de conserver un lien avec le monde. Des « auditeurs captifs » à jamais reconnaissants. Parmi tous ces otages, le cas de la franco-colombienne Ingrid Betancourt reste à ce jour, à mon avis, le plus spectaculaire. Et ce aussi bien pour sa durée (elle a été retenue plus de six années dans la jungle colombienne !) que par la dimension géopolitique prise par cette affaire dont RFI a été l’épicentre jusqu’à la libération d’Ingrid Betancourt en juillet 2008.
Colombienne issue d’un milieu bourgeois (son père avait été ministre et ambassadeur en France), élevée à Paris et devenue française, diplômée de Sciences Po, mère de deux enfants, Mélanie et Lorenzo, puis divorcée de son mari diplomate, Fabrice Delloye, Ingrid avait décidé de partir en Colombie au début des années 2000 pour rentrer dans l’arène politique en se portant candidate à l’élection présidentielle.
Je l’avais rencontrée à RFI fin 2001, quelques mois avant son enlèvement par les FARC, une organisation de guérilla colombienne qui contrôlait un vaste territoire difficile d’accès. Elle était venue dans le service que je dirigeais invitée par Conchita Penilla pour parler d’un livre qu’elle venait de publier et qui rencontrait un succès considérable à l’époque, « La rage au cœur ».
Son enlèvement, en février 2002, alors qu’elle venait, à 40 ans, de se lancer dans la compétition présidentielle avec un parti « vert », a suscité de l’émotion en France avant peu à peu de retomber dans un oubli relatif que sa fille aînée, Mélanie, aidée par un comité de soutien, tentait de secouer avec beaucoup de courage auprès des médias.

A la fin de l’été 2007, plus de cinq ans et demi après son enlèvement, j’ai reçu un coup de fil d’Astrid Betancourt, la sœur d’Ingrid. Elle souhaitait me rencontrer avec sa mère, Yolanda Pulecio, une ancienne reine de beauté colombienne, pour partager des informations importantes. J’ai donc organisé une réunion avec elles et quelques responsables de RFI dont Alexandra Pineda, mon adjointe à l’époque (colombienne et connaissant parfaitement le dossier FARC), et Michelle Gayral, qui dirigeait le desk Amériques au service international.
La famille Betancourt nous a fait part à cette occasion d’informations provenant d’anciens otages de la guérilla, dont un ancien ministre colombien des Affaires étrangères et un soldat, qui avaient été détenus longtemps avec Ingrid. Ils assuraient qu’elle parvenait à capter très régulièrement, dans des conditions difficiles, les émissions de RFI devenues son seul lien avec le monde. La mère et la sœur d’Ingrid voulaient que nous le sachions afin de voir de quelle manière nous pourrions lui venir en aide.
Des messages audio de ses enfants
Nous avons vite convenu que, si nous étions comme elle isolés dans la jungle, rien ne nous ferait davantage plaisir que d’entendre la voix de nos enfants. Après validation par Geneviève Goetzinger, alors directrice de l’information, j’ai donc proposé aux Betancourt que Mélanie et Lorenzo puissent envoyer des messages audio à leur mère dans certaines tranches de nos émissions en espagnol.
Avec l’accord de la famille et le soutien de la direction de la communication, nous avons décidé également d’en faire un événement médiatique afin de réveiller l’intérêt en France sur son cas.
Le 7 décembre 2007, les médias sont donc venus en nombre immortaliser les premiers messages que Lorenzo et Mélanie, les enfants d’Ingrid, ont adressé à leur mère. Ils étaient alors âgés de 19 et 22 ans, et cela faisait presque six ans qu’ils n’avaient plus eu le moindre contact avec elle…
Reportage diffusé par Canal + après le premier message de Lorenzo à sa mère Ingrid Betancourt, le 7 décembre 2007, à RFI.
Parmi les journalistes accourus dans nos studios, ma consœur Mireille Lemaresquier, chef du service monde à France Inter, est venue vers moi. « Tu n’imagines pas à quel point je t’envie aujourd’hui, m’a-t-elle lancé. C’est pour vivre de telles choses que nous nous battons ! »
Un rendez-vous régulier a ainsi été mis en place et d’autres membres de la famille ont pu venir à leur tour lui adresser des messages. Le battage médiatique ainsi créé, alors que des rumeurs circulaient évoquant la mort d’Ingrid Betancourt, a conduit les FARC à apporter une preuve de vie de leur otage, sous la forme d’une longue lettre d’Ingrid accompagnée d’une photo qui la montrait très amaigrie. Loin de rassurer, cette photo et les propos qu’elle tenait dans sa lettre n’ont fait qu’augmenter les craintes sur son état et l’intérêt des médias autour de nos messages.
Sarkozy menace Marulanda
Dans la foulée, les demandes pleuvaient de la part de personnalités qui voulaient à leur tour lui adresser des messages par notre intermédiaire. Ça venait de tous les milieux, artistique, culturel, sportif et surtout politique.
Début avril 2008, le président Nicolas Sarkozy envoyait en pleine nuit un coursier depuis l’Élysée avec un message qu’il avait enregistré pour l’otage franco-colombienne et un autre, très menaçant, destiné à Manuel Marulanda, le chef des FARC. J’ai été réveillé par le journaliste présent ce soir-là, évidemment très surpris…
Extrait du message de Nicolas Sarkozy à Manuel Marulanda, chef des FARC, l’enjoignant à libérer Ingrid Betancourt

Et il n’y avait pas que les Français. Le président vénézuélien Hugo Chavez, venu à Paris pour faire le point avec Nicolas Sarkozy sur l’affaire Betancourt, a tenu lui aussi à adresser un message à l’otage des FARC. C’était la ruée…

Cette situation nous plaçait devant un dilemme. Nous ne pouvions pas laisser cette avalanche de messages monopoliser notre antenne. Il ne fallait pas non plus que les enfants d’Ingrid soient écartés pour laisser la place à toutes ces personnalités. Discrètement, nous avons dû renoncer à diffuser certains de ces messages…
Conserver les ondes courtes
Dans ce contexte, nous cherchions également à profiter de l’engouement créé par notre gestion du cas Betancourt pour faire avancer quelques dossiers. Je ne manquais pas la moindre occasion de souligner que sans les ondes courtes, Ingrid Betancourt n’aurait jamais pu capter RFI. Un argument payant puisque la suppression des ondes courtes vers le continent américain, qui était actée, a été – provisoirement – abandonnée…
Je tenais aussi à impressionner notre nouvelle direction, composée d’Alain de Pouzilhac et de Christine Ockrent, qui venaient d’être nommés. Nous les soupçonnions de vouloir déshabiller RFI pour habiller France 24, au sein de la nouvelle holding Audiovisuel extérieur de la France (AEF), ancêtre de FFM. Tout ceci tombait opportunément pour leur montrer le savoir-faire et la force de frappe de RFI…
Du côté des médias aussi, l’intérêt pour le sort d’Ingrid Betancourt ne cessait d’augmenter. Nous croulions sous les sollicitations.

Le 19 décembre 2007, j’ai été invité à co-présenter une matinale spéciale RFI-Europe 1 avec Jean-Pierre Elkabbach, dans les célèbres studios de la rue François Ier, avec comme invités de marque François Fillon, alors premier ministre, et Alvaro Uribe, le président colombien. Une expérience très marquante pour moi…
Télévision, radio, presse écrite, nous avions contribué à faire du cas Ingrid Betancourt un sujet majeur de l’actualité en France.
La libération !
Au début de l’été 2008, je passais quelques jours de vacances avec ma famille en Espagne lorsque, le mercredi 2 juillet, un des journalistes de mon service, Fernando Carvallo, m’appelle pour me dire que des informations encore non confirmées (mais qui semblent très sérieuses) laissent à penser qu’une opération militaire pour libérer Ingrid Betancourt est en cours en Colombie.
J’ai aussitôt embarqué famille et bagages dans ma voiture pour rentrer le jour même à Paris. A mon arrivée, le succès de l’opération était acquis. Ingrid était libre, saine et sauve !
J’imaginais aisément la suite des événements. Nicolas Sarkozy allait dépêcher un avion pour la faire rentrer triomphalement en France. Et les grands médias feraient tout pour l’accaparer. Un scénario que je voulais éviter. Ingrid Betancourt devait venir d’abord à RFI !
Le soir même, j’ai pris contact avec la famille et les officiels chargés de l’affaire pour défendre mon point de vue. Comme prévu, l’ancienne otage n’a pas traîné. Encore prisonnière dans la jungle le mercredi matin, elle a atterri à Villacoublay le vendredi 4 juillet en soirée. Et le lundi matin, elle était chez nous…
Il est difficile de décrire l’émotion que nous ressentions ce matin-là en l’accueillant à RFI après tant d’efforts. Nous n’avons pas été déçus.
Extrait d’une des interviews d’Ingrid Betancourt à RFI le 7 juillet 2008, six jours après sa libération (avec Nathalie Amar)
Au cours des deux longues interviews qu’elle nous a concédées, l’une en espagnol avec Mauricio Latorre, l’autre en français avec Nathalie Amar, l’ancienne otage a eu des mots très forts pour dire toute la reconnaissance qu’elle éprouvait à l’égard de RFI.
Elle a même fait preuve d’une connaissance assez incroyable de notre programmation et semblait très émue de découvrir enfin les visages des journalistes qu’elle avait écoutés dans des conditions si difficiles pendant toutes ces années.
C’était la première apparition d’Ingrid Betancourt ouverte aux médias, accourus encore une fois massivement dans nos studios. A l’issue de nos interviews, une conférence de presse improvisée a eu lieu dans une cohue indescriptible.
Nous avons fini la matinée avec un échange informel avec toute notre équipe. Entourée par tous nos journalistes, Ingrid a pu commenter à loisir tel ou tel reportage qu’elle avait écouté dans la jungle.

Parmi les histoires que nous avons évoquées à bâtons rompus avec elle, il y a une anecdote qui m’a spécialement frappé, concernant un certain… Rafael Nadal. Passionnée de tennis, Ingrid Betancourt avait suivi avec un intérêt particulier pendant sa détention aux mains des FARC nos reportages concernant ce sport. Elle avait remarqué que nous parlions de plus en plus d’un jeune joueur espagnol qui s’affirmait année après année comme un véritable phénomène, surtout sur sa surface de prédilection, la terre battue.
Dans les longues journées qui se succédaient dans la solitude inhospitalière qui était la sienne, elle essayait d’imaginer ce Rafael Nadal, son jeu, son physique… Elle l’écoutait parler devant nos micros en espérant un jour pouvoir enfin le voir jouer pour de vrai. Désormais libre, Ingrid Betancourt allait bientôt pouvoir exaucer ce vœu…
Quatorze ans plus tard…
Le jeudi 31 mars 2022 a été ma dernière journée en tant que salarié de RFI. Le lendemain, je partais à la retraite. Mes derniers jours à Issy-les-Moulineaux ont été inoubliables, remplis par d’innombrables attentions et hommages de mes collègues. J’ai été invité par Alexandra Cagnard et Pierre-Edouard Deldique à leurs émissions, sans parler de la rédaction en espagnol, du service des sports, de Radio Foot Internationale… C’était d’autant plus agréable que, deux ans après son arrivée, le covid commençait enfin à nous lâcher.
Ce jeudi-là j’étais au studio 31 avec Juan Gomez pour une édition d’Appels sur l’actualité pleine de petites surprises. La plus inattendue est arrivée presque en fin d’émission. Juan et son équipe avaient pris contact avec Ingrid Betancourt qui, de retour en Colombie, tentait de renouer avec sa carrière politique et envisageait même de se porter candidate à l’élection présidentielle.
Informée de mon départ à la retraite, elle a improvisé le petit message vidéo que voici…
Message d’Ingrid Betancourt à Alejandro Valente pour son départ à la retraite, diffusé le 31 mars 2022 dans Appels sur l’actualité.
Je n’avais pas revu Ingrid depuis 2008. Entendre ce message quatorze ans plus tard était étrange, et très touchant, forcément. C’était mon jour, donc elle a parlé de moi, même si elle savait qu’elle devait le soutien reçu dans sa captivité davantage à RFI qu’à moi. Car sans les merveilleuses ondes courtes que la radio du monde possédait encore en Amérique du Sud, elle n’aurait peut-être pas tenu le coup et ne serait jamais revenue.
Nous savons aujourd’hui hélas que, faute de cet atout, une telle histoire ne serait plus envisageable de nos jours…
L’auteur

Alejandro Valente
Né en 1957 à San Isidro (Argentine)
Journaliste à RFI de 1982 à 2022
Dont
Chef du Service Amérique Latine (1997-2010)
Chef du Service des sports (2010-2022)



































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