« Comment les services français ont tenté de me recruter »
par Jean-Pierre Boris
Je ne me souviens plus de l’année précise. Ce devait être 1984. Ou 1985. J’étais rubricard Amérique latine au service étranger de RFI. J’avais effectué plusieurs reportages sur place, au Pérou en particulier, pays que j’affectionnais et fréquentais depuis longtemps.
J’avais donné une conférence sur la guérilla maoïste du Sentier Lumineux qui sévissait dans les Andes, à la Maison de l’Amérique latine. Je multipliais les piges pour compenser la faiblesse du salaire qui m’était octroyé par RFI.

J’étais passionné par ce que je faisais. Mais, apparemment, ce que je faisais ne passionnait pas grand monde. Le téléphone gris installé sur mon bureau ne sonnait jamais. Je garde donc le souvenir précis de ce jour où il a sonné. Quelqu’un se présentant comme travaillant au ministère de la Défense souhaitait me rencontrer. Le rendez-vous fut rapidement conclu et nous avons convenus de nous retrouver pour déjeuner au restaurant vietnamien qui était alors en face de la Maison de la radio.
Des enveloppes de cash
A peine avais-je raccroché que la question s’imposa à moi : « Pourquoi diable quelqu’un du ministère de la Défense souhaitait-il me rencontrer ? »
La question fut réglée dès les premières minutes du déjeuner avec ce quadragénaire aux cheveux courts. Je reconstitue la conversation.
– Je suis le capitaine XXXX. Je travaille pour les services de renseignement. Nous voudrions vous faire travailler pour nous.
– C’est à dire ?
– Ce qui nous intéresse, c’est votre connaissance de l’Amérique latine. Vous partiriez en mission, il n’y aurait aucun problème pour cela. On vous dirait qui rencontrer et quelles questions il faut poser.
– Mais la direction de RFI ?
– Aucun problème. Votre progression salariale et hiérarchique serait assurée.
– Je suppose que c’est rémunéré ?
– Vous seriez payé en liquide. Je vous remettrai des enveloppes.
– Vous avez sûrement fait une enquête sur moi. Vous savez que j’ai longtemps milité au Parti Socialiste.
– Cela ne nous gêne pas. Nous sommes anti-communistes mais c’est tout.
– Est-ce que cela vous dérange si je prends quelques jours pour vous donner une réponse ?
– Pas du tout. Voici ma carte, appelez-moi.

Il avait rougi quand j’avais supposé qu’il y avait eu une enquête, n’avait pas répondu quand j’avais demandé comment ils m’avaient identifié, si quelqu’un à l’intérieur de RFI leur avait fourni des noms de recrues possibles. Et il avait payé l’addition.
Un conseil paternel
C’était excitant. La double vie, une espèce de clandestinité, des enveloppes qui auraient été les bienvenues vu le salaire famélique que je touchais. D’un autre côté, cela voulait dire, à mes yeux, trahir la confiance de mes amis latino-américains et la déontologie du métier dont j’avais rêvé et que j’exerçais.
J’en parlais à mon épouse, Patricia Lopez-Merino, dont le père Clodoaldo avait pendant plusieurs décennies été le directeur du plus grand journal péruvien, El Comercio. S’appuyant sur ce qu’elle savait du métier, elle me donna un avis négatif.
Je décidais cependant de demander conseil à mon père, Michel Boris. Il avait fait de la résistance pendant la Seconde guerre mondiale, son réseau Plutus avait été reconstitué pour parer à la menace putschiste des partisans de l’Algérie française en 1961. Des armes étaient stockées à la maison. Par la suite, homme d’affaires, il avait sillonné le monde et je supposais qu’il pourrait m’éclairer.
Une fois la surprise passée, il m’alerta sur un danger essentiel à ses yeux : « sache que si tu entres là-dedans, ils ne te lâcheront jamais ». C’est l’argument qui fit pencher la balance et me conduisit à refuser la proposition. Je me voyais soumis à je ne sais quelle pression, à je ne sais quel chantage et ne voulais pas me mettre dans ces situations.

Le lendemain, j’appelai le capitaine et l’informai de ma décision. « Sans rancune de notre part, me répondit-il. Il n’y aura pas de conséquences ». Ce qui voulait dire qu’il y aurait pu en avoir….
Faire le journaliste
Deux ou trois jours plus tard, j’avais toujours la carte de visite du capitaine et l’envie de faire le journaliste me saisit. Pourquoi ne pas l’appeler et lui demander comment marchait cette affaire ?
Je m’emparai donc du téléphone et composai son numéro. Pour tomber sur le répondeur de l’opérateur téléphonique de l’époque, France Télécom : « il n’y a pas d’abonné au numéro que vous demandez ». Le numéro avait été créé uniquement pour les contacts de l’éventuelle recrue avec son officier traitant !
C’est la première fois que je raconte cette histoire à l’écrit. Mais je l’ai souvent contée aux collègues, en particulier au sein du service Économie de RFI où j’ai travaillé pendant quinze ans jusqu’à mon départ à la retraite.
Et une question se pose à moi avec acuité. Si j’ai dit non, d’autres ont-ils dit oui ?
L’auteur

Jean-Pierre Boris
Né en décembre 1954 à Boulogne-Billancourt
Première pige à RFI Novembre 1977
Recruté en Septembre 1982 au service Etranger
Création de la chronique des matières premieres octobre 1998
Eco d’ici Eco d’ailleurs 2014
Départ à la retraite en 2021



































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