Les Unes, les Autres
par Vicky Sommet
J’ai commencé à travailler à RFI en bénéficiant d’une totale confiance car j’ai pu choisir le type de magazine que je voulais produire et présenter sur la chaîne. Instinctivement, j’ai opté pour une émission qui ferait la part belle aux femmes. En effet, en cette fin des années 80, il était temps de donner aux femmes la place qu’elles méritaient pour éviter d’être invisibilisées ici en France comme ailleurs dans le monde. Et leur donner pour une fois la parole, celle qu’elles n’osaient pas prendre ou celle que les hommes ne leur accordaient pas.
Mon propos était pour commencer de n’éluder aucun sujet, même tabou, comme le sang ou les menstrues ; de laisser s’exprimer celles qui souhaitaient voir évoluer leurs traditions comme s’élever contre les excisions, au grand dam des exciseuses. C’était souvent les femmes âgées du village en Afrique qu’il fallait essayer de convaincre que cette coutume privilégiait les hommes aux dépens de la femme qui allait souffrir à la fois lors des rapports sexuels et des accouchements.
Pire encore, dans certaines régions du continent l’infibulation (mutilation sexuelle féminine par laquelle on empêche les relations sexuelles en suturant ou en passant un anneau à travers les petites lèvres de la vulve) occasionnait de terribles souffrances pour une future jeune mariée.
Mais plus simplement évoquer aussi l’éducation qui n’était pas donnée aux filles, les tâches de la maison qui leur interdisaient de travailler au dehors et de toucher une paie pour gagner leur indépendance. Enfin, plus près de nous, la disparité des postes dans une hiérarchie toute accaparée par les hommes comme celle des salaires, car la société française avait encore du mal – elle aussi – à se réformer.

Mais les thèmes abordés n’étaient pas toujours aussi dramatiques car le rire et l’humour étaient aussi invités autour de la table. Surtout dans le courrier très fourni qui m’était adressé – Internet et les mails n’existaient pas encore – courrier auquel je consacrais tous mes vendredis pour répondre individuellement aux auditeurs. Je dis bien auditeurs, au masculin, car c’étaient surtout les hommes qui étaient en possession du transistor qu’ils emportaient au marché, dans les champs, sur leur tracteur ou à l’atelier. Et les femmes s’en trouvaient donc souvent privées alors que c’était à elles que je voulais m’adresser ! Dans ces lettres libellées « Vichi Sonnet » ou « Viki Sommier » ou encore « Vie qui sommeille », les auditeurs se laissaient aller aux confidences. On y évoquait la manière la plus satisfaisante de faire l’amour, la peur des femmes trop intelligentes ou comment ils fantasmaient sur ma voix…
Disons simplement que j’étais souvent très loin de leur imagination, ils me voyaient plus jeune, plus brune, plus ronde, plus grande et j’ai souvent vu lors des émissions présentées en public, soit leur déception, soit leur admiration. Le souvenir de deux mille personnes présentes sur la place principale de Cotonou au Bénin qui me dévisageaient comme si je venais d’une autre planète ou le douanier qui ouvrait mon passeport à la douane au Cameroun et qui le refermait précipitamment, car s’il ne m’avait pas reconnue, mon nom était un sésame extraordinaire pour entrer au pays. J’étais devenue une femme d’importance !
« J’ai toujours cru à l’exemplarité ! »
Il fallait donc que je n’hésite pas à parler de celles qui s’occupaient de la maison, des enfants, des cultures maraîchères et qui partaient à l’aube avec leur production du jour pour rejoindre en pirogue le marché de la ville. J’ai toujours privilégié, lorsque je visitais un pays du continent africain ou même en Asie, de m’arrêter à la fois au marché et à l’église pour mieux me pénétrer de la vie locale. Avec une once de regrets, d’une année à l’autre, les progrès quant à la place des femmes dans ces sociétés évoluaient très peu et je m’en suis ouverte souvent lorsque j’avais l’honneur d’être invitée par un président de la République, lui faisant part de mon sentiment d’échec et suggérant de mieux porter les efforts sur l’éducation des femmes et sur la santé.
Je me souviens avoir croisé une mission de l’Unesco qui m’avouait avoir compris, au bout d’une dizaine d’années à transmettre des savoirs, qu’apprendre à écrire à toutes ces femmes n’avait pas donné satisfaction. Et de s’être résolue enfin à leur apprendre à compter, car c’était elles qui faisaient bouillir la marmite en vendant leurs productions, et à leur apprendre à se servir d’une machine à coudre pour leur permettre de gagner leur vie tout en restant à la maison. Un succès qui ne s’est pas fait attendre mais quel temps perdu à les obliger à savoir tenir un stylo !
Dans ces lettres libellées « Vichi Sonnet » ou « Viki Sommier » ou encore « Vie qui sommeille », les auditeurs se laissaient aller aux confidences. On y évoquait la manière la plus satisfaisante de faire l’amour, la peur des femmes trop intelligentes ou comment ils fantasmaient sur ma voix…
J’ai toujours beaucoup cru à l’exemplarité et le choix d’avoir chaque jour une invitée célèbre ou inconnue, relevait de ce postulat : si elle a pu le faire, pourquoi pas moi ! Je savais aussi que si les hommes écoutaient cette émission, ils en feraient part à leurs femmes, avec leurs propres mots, mais au moins ces témoignages ne resteraient pas inutiles. Donc femmes battues, femmes comme les Mama Benz, véritables chefs d’entreprise, sportives comme cette athlète algérienne interdite de communication parce qu’elle portait des shorts et que j’ai interviewée en cachette à 6 heures du matin dans un stade d’Alger désert ou cette mère chez qui j’ai sonné dans un immeuble de Bab-el-Oued, qui m’a ouvert très gentiment pour répondre à mes questions pour une fois que la parole lui était donnée mais qui très vite s’est vue rabrouée par un de ses fils ado qui a claqué la porte. Mais je suis revenue et elle a timidement rouvert pour enfin parler à sa guise, très consciente des problèmes politiques et sociaux que son pays traversait.

En Europe aussi, les femmes étaient peu écoutées. Présentant une émission en direct dans l’ancien Berlin Est, j’avais tendu le micro aux femmes qui regrettaient la période communiste d’avant la chute du mur où l’État prenait en charge leur trois années après la naissance d’un enfant avec un salaire, la chance de retrouver leur travail après ce congé maternité alors que maintenant il fallait qu’elles fassent appel à un membre de la famille pour garder l’enfant pendant qu’elles allaient chercher du travail à l’Ouest. Une petite satisfaction lors de cette émission, le technicien de Paris m’informe qu’un auditeur veut prendre la parole, ce que je lui accorde bien volontiers. Il s’agissait du réalisateur Wim Wenders qui écoutait l’émission et qui voulait me féliciter d’avoir laissé s’exprimer celles qui regrettaient le passé de leur pays.
Même constat, lorsque j’étais à Moscou, avec, en sus, le désespoir des veilles femmes, les Babouchkas qui ne percevaient pas de retraite, et qui venaient en ville aves leurs choux et leurs pommes de terre, vendre leur production à la sortie des stations de métro. Comme les jeunes filles qui voulaient étudier et se voyaient obliger de faire deux ou trois petits métiers d’appoint pour arriver à vivre décemment.
« Ce monsieur vient te demander en mariage »
Mais je veux rendre hommage à des messieurs, ils avaient aussi leur place dans « Les unes, les autres » puisqu’ils étaient les autres… Ainsi ce marin avec une casquette et un caban, les mains dans les poches, entrant en cabine pour m’écouter, et avouant qu’il voulait savoir qui se cachait derrière cette voix féminine qu’il écoutait sur son bateau à l’autre bout du monde égrener chaque jour la météo marine quand les appareils de mesure sophistiqués n’existaient pas encore. Ou encore, ce très bel Africain, vêtu d’un costume trois pièces en lin blanc demandant quelque chose à mon assistante, message qu’elle m’a transmis à voix basse dans mon casque « Ce monsieur vient te demander en mariage »… ce qui évidemment m’a laissée perplexe !

Et enfin deux images que je garde en mémoire, celle du petit-fils de l’écrivain Émile Zola dont les livres avaient bercé ma jeunesse, qui venait d’ouvrir la maison de son aïeul à Médan pour en faire un musée. J’avais lu que son grand-père le prenait sur ses genoux lorsqu’il était enfant. Pour me rapprocher de mon écrivain préféré, j’ai demandé à ce vieux monsieur si je pouvais m’asseoir un instant sur les siens pour rentrer dans une communication posthume avec son grand-père. Ainsi, pendant la pause musicale, mon équipe de production, technicien, réalisateur et assistant, m’ont vue me lever et m’asseoir, le temps d’un disque, sur les genoux de mon invité sans bien comprendre ce qui arrivait.
Et je garde par-dessus tout en mémoire cette phrase de l’ancien Président du Sénégal, Abdou Diouf, qui m’avait convoquée à la résidence de son ambassadeur à Paris et avoué qu’il écoutait tous les matins mon émission avant de rentrer en réunion, quitte à faire attendre ses collaborateurs, et que grâce à cette émission, il avait appris à mieux connaître les femmes et à savoir comment se comporter avec elles.

Pour terminer, cet autre souvenir : en visitant le village sur pilotis de Ganvié au Bénin, quelle ne fut pas ma surprise de trouver un seul commerçant qui avait installé devant son échoppe un tourniquet pour vendre des cartes postales et d’y trouver une carte avec ma photo, celle qu’on envoyait aux auditeurs dédicacée. Je ne l’ai pas achetée mais je savais ainsi qu’au bout du monde, RFI et les femmes avaient trouvé une exposition inattendue.

L’auteure

Vicky Sommet
Née en 1946 à Paris
Entrée à RFI en 1986 : animatrice et productrice de magazines quotidiens
2000 : directrice des programmes et des magazines d’information
2007 : directrice adjointe de l’antenne monde chargée de la francophonie RFI
2008 : directrice aux affaires internationales, Pôle Monde sauf Afrique
2012 : rédactrice en chef du Magazine Francophonie pour RFI et France 24
A participé aux actions de formation de RFI à l’étranger.



































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