Archives, armoires et vieilles galettes
par Françoise Delignon
Lors de la création de la sonothèque, en 1991, les bandes magnétiques avec les enregistrements des émissions de RFI occupaient la moitié du 15e étage de la Tour centrale de la maison de la radio. Les producteurs étaient alors censés décrire eux-mêmes le contenu des émissions sur les écrans du système Hermès : écriture verte, tout en majuscules, sur fond noir, cinq lignes pour le résumé.
À cette époque déjà, le rêve de l’archivage automatique semblait pouvoir se réaliser : une fois que le producteur avait rempli la fiche, il remettait la bande au magasinier qui la rangeait au 15e, et hop !… Pas besoin de documentalistes. Sauf que les journalistes ou chargés de réalisation avaient une fâcheuse tendance à se contenter des mots-clefs « France », « Afrique ». On a dû se rendre compte que c’était d’une efficacité limitée pour retrouver un sujet précis dans les archives.

Dans ce contexte, Chantal Nourrit, la chef de la documentation, a été chargée de recruter une documentaliste pour remplacer le magasinier, M. Aït Sacy, parti à la retraite. Ce sera Agathe Meunier du Houssoy, qui venait de faire un stage à l’INA. Agathe a commencé seule, dans la chaleur de l’été, à faire l’inventaire des bandes au 15e étage, Laura Pinto la rejoignant bientôt avec un contrat à mi-temps. J’arrive en 1994, après un congé parental, au lieu de retourner à la documentation écrite où je travaillais avant. Cela fait donc un peu plus de 30 ans.
Nous travaillions dans deux directions : d’une part, mieux décrire les fonds existants et les émissions qui continuent à être versées – pour cela, nous ajoutions des mots-clefs dans le système Hermès – et d’autre part commencer à collecter des éléments infos de l’antenne. Chaque lundi, nous descendions dans « l’open space » de la rédaction, examinions les râteliers et gardions certains bobinos, en fonction de ce qui était écrit sur le col Claudine (étiquette). Nous écoutions cette première collecte, faisions un tri et montions les sons retenus sur galette. Au début, une galette par mois, plus tard une galette par semaine.
Nous aurions aimé évidemment disposer rapidement d’un nouveau système documentaire, Hermès ne permettant pas de recherche « plein texte », complémentaire de la requête par mots-clefs. En 1994, un logiciel documentaire pour la sonothèque est enfin installé sur un ordinateur dont la capacité de stockage est de 1 Giga. Quel luxe !
Toutes les archives de Madeleine
Comment faire entrer dans les archives de nouveaux magazines ? Je me souviens avoir récupéré toutes les bandes des Débats africains que Madeleine Mukamabano avait accumulées en petite montagne sur une table de son bureau. Après une vague tentative de faire une sélection, Philippe Sainteny, directeur des programmes de l’époque, décrète, heureusement, qu’il faut toutes les garder !
On doit avoir à l’esprit que le Dépôt légal de l’audiovisuel ne s’appliquait pas encore à RFI. Il a été créé, par la loi, en 1992, mais n’a commencé à être mis en place qu’en 1994-1995, pour ne s’étendre à RFI qu’en 2001. Par conséquent, ce que nous ne gardions pas n’était conservé nulle part ailleurs. Mais l’espace au 15e étage était limité, nous ne pouvions pas tout archiver.
Certains animateurs ou journalistes trouvaient d’ailleurs que pour la radio, il était normal que le son disparaisse dans l’éther. D’autres prenaient soin de nous préparer le travail. Ainsi, Benoît Ruelle marquait avec sa belle écriture date et nom de l’invité sur les tranches des boîtes de Panorama international. D’autres voulaient tout archiver. J’ai le souvenir d’une discussion avec Arielle Cassim : « Oui, mais ce spécialiste des balises maritimes, il dit des choses importantes ! »
Face au danger que des collections entières jugées, de prime abord, secondaires, soient éliminées par manque de place, je pense avoir eu raison de la convaincre de faire une sélection et de garder les émissions avec les grands navigateurs et les reportages dans les ports ou en mer… Là où nous avons pourtant failli toutes les deux, c’est en ne conservant aucun enregistrement de la météo marine, qui reste une madeleine radiophonique pour tant d’auditeurs. D’où l’utilité de garder des « émissions témoins » et de disposer, occasionnellement, de tranches entières de l’antenne !
La sœur de Johanne bouleversée
L’apprentissage de l’archive radio, c’est aussi cela : se rendre compte que certains éléments sont importants à conserver non pas tant pour leur contenu que pour leur pouvoir évocateur : les jingles, les habillages d’antenne, les annonces d’émissions marquent bien plus une période que les voix. Car les manières de parler ou les dictions changent, mais bien moins – même s’il y aurait beaucoup à dire sur les voix et la manière dont elles font immédiatement surgir le souvenir d’une personne. Ainsi la sœur de Johanne Sutton a-t-elle été bouleversée par l’écoute de sa voix enregistrée.
Je me souviens aussi de Catherine Monnet écoutant à nouveau des reportages qu’elle avait faits dans Belgrade bombardée. Cela, nous l’avions rapidement compris : les ambiances sonores, les reportages de terrain sont importants à conserver. Le tri s’est donc opéré de cette façon : parmi les correspondances, plutôt garder les enrobés que les desks, archiver les interviews de personnalités plutôt que de spécialistes ou de commentateurs.
« Quand une personnalité décède ou obtient le prix Nobel, par exemple, il est plus facile de retrouver des pépites pour l’antenne parmi des dizaines ou centaines d’enregistrements plutôt que d’avoir à en consulter des milliers ou des dizaines de milliers ».
Bien sûr, on peut se tromper. Tel député de 39 ans, vaguement connu en 1990, peut devenir Premier ministre en 2024 (retrouvé : un Chic chaud avec Michel Barnier). Mais encore une fois, la place était limitée et même si, aujourd’hui, les progrès de la numérisation, les capacités de stockage et les facilités de copies ont beaucoup changé les choses, nous ne gardons pas tout. Car en radio, il faut pouvoir faire vite.
Quand une personnalité décède ou obtient le prix Nobel, par exemple, il est plus facile de retrouver des pépites pour l’antenne parmi des dizaines ou centaines d’enregistrements plutôt que d’avoir à en consulter des milliers ou des dizaines de milliers. Il importe également de pouvoir accéder rapidement à des résumés ou des transcriptions, plutôt que de devoir tout écouter pendant des heures. Ainsi, le principe de la sélection perdure avec une certitude, celle de commettre des erreurs.
J’ai un repère pour la date de début d’existence du Dépôt légal de RFI : le 11 septembre 2001 ! Alors qu’un collègue nous informe de ce qui est en train de se passer, je descends à la rédaction et demande qu’on démarre un simultané. C’était un quart d’heure après l’interruption de l’antenne. Contact avec l’INA ensuite : « Oui, nous pouvons vous fournir le quart d’heure manquant, nous venons de commencer les tests d’enregistrement de RFI pour le Dépôt légal ». Je me souviens aussi que Gilles Schneider, le directeur de la rédaction, pensait d’abord que je venais proposer des sons d’archives en assistant à la conférence de rédaction du lendemain, le 12 septembre 2001. Non, je venais tenter de constituer des archives pour le futur. Antenne et archives n’induisent pas le même horizon temporel.
« Je t’aurais tuée ! »
La loi nous obligeait, en principe, à verser ce que nous récoltions à la phonothèque de l’INA. Mais celle-ci avait déjà beaucoup à faire avec les productions de Radio France, et de notre côté, nous savions qu’une fois les bandes versées, il nous faudrait aller les écouter dans les locaux de l’INA et solliciter ensuite des copies des extraits choisis. Il a fallu attendre l’arrivée de la numérisation pour qu’un accord avec l’INA nous permette de leur verser toutes les bandes et d’en récupérer des copies entières numérisées. En attendant, nous continuions à aller avec notre petit chariot chercher les bandes au 15e étage (plus tard, quand la tour centrale a été condamnée, nous allions au Tripode, voire dans les dépôts « Calberson » à la Porte d’Aubervilliers) et faisions les copies d’extraits nous-mêmes.

Je garde un très mauvais souvenir en lien avec ce petit chariot métallique : un jour, je m’en étais servie pour transporter, au 15e étage, des interviews de réalisateurs de cinéma espagnols et latino-américains réalisées par Julio Feo pendant de nombreuses années à Cannes. Les bobs de Julio se trouvaient dans des enveloppes blanches, rangées dans des boîtes. Appelée ailleurs en urgence, je laisse le chariot au 15e. Arrive un collègue qui en a besoin et qui dépose alors les boîtes par terre. Survient ensuite une équipe de « rangement » (surtout vertical…) des archives administratives qui occupaient l’autre moitié du 15e : ils emportent les boîtes avec les bobinos de Julio. Elles ont donc disparu. Heureusement, il ne s’agissait que d’une partie de ses interviews ! Julio m’a dit plus tard : « si on n’avait pas été amis, je t’aurais tuée ! »
Les services généraux pouvaient décidément être redoutables. Sophie Ekoué a ainsi retrouvé un jour, en rentrant de congés, son bureau déménagé. Son armoire avec toutes les émissions Culture africaine avait disparu. Elle a été retrouvée des années plus tard en lointaine banlieue, dans un entrepôt de RFI…
Des enregistrements de 1944 !
D’autres déménagements, bien que très douloureux, ont été l’occasion de découvertes. Lorsque la rédaction allemande a été fermée, de vieux disques « Pyral » ont surgi de ses armoires. Il s’agissait de disques à gravure unique, supports d’enregistrement datant d’avant les bandes magnétiques. Les « Pyral » de la rédaction allemande contenaient des enregistrements faits en 1944 et 1945. La guerre n’était pas encore terminée, mais Paris libéré. Un service de langue allemande avait été créé dans l’urgence. Les disques (aujourd’hui numérisés) contenaient des textes antinazis chantés sur les mélodies de chansons populaires et enfantines allemandes ainsi qu’un reportage auprès de jeunes prisonniers de guerre dans la forêt de Compiègne, des enfants qui avaient été envoyés au front par Hitler dans la dernière phase de la guerre.
J’ai toujours regretté que nous n’archivions presque rien de la production des rédactions en langues étrangères. Une fois, je me suis mise à fouiller dans une armoire de la rédaction anglaise… et me suis fait taper sur les doigts par notre responsable de l’époque : « Françoise, on n’arrive déjà pas à suivre la production en français ! »
Certains bobinos sont restés dans l’armoire en question jusqu’au déménagement de RFI à Issy-les-Moulineaux. Ils ont pu être récupérés ensuite, parfois sans date… Nous y trouvons maintenant, après numérisation, quelques perles : un son du leader des Black Panther, Stokley Carmichael, une interview de Mère Teresa… Rien n’a été conservé de ce que Mario Vargas Llosa, futur prix Nobel de littérature, a pu produire comme journaliste pour RFI à la rédaction espagnole. Mais nous avons quand même récupéré la série Esbozos, des entretiens avec de grands écrivains latino-américains (Jorge Luis Borges, Octavio Paz, Julio Cortazar…), série à laquelle Ramon Chao tenait comme à la prunelle de ses yeux. Nous avons aussi pu garder une bonne partie de la production en anglais, espagnol et portugais du service Coopération, plus tard appelé RFI3.
Ce que j’aimerais, avant de partir à la retraite – ou plus tard ? – c’est faire comprendre aux utilisateurs des archives combien il est utile de garder présent à l’esprit les conditions de constitution des fonds et la manière dont les documentalistes sont contraints d’opérer des choix. Car cela permet de savoir à quoi on peut s’attendre en recourant aux archives. J’aimerais aussi aider les collègues à faire partager notre conviction que la constitution des archives implique une obligation de jugement et de tri, de mise en valeur et une capacité d’établir des connexions entre différents savoirs que l’Intelligence artificielle ne sera pas capable de remplacer, même si elle pourra nous aider dans notre travail. Et que lors du tri, il importe de trouver un équilibre entre la sauvegarde des « grands moments de l’histoire », des « grandes voix » et la conservation des marques du temps et du quotidien, qui peuvent émouvoir. Tout comme on a envie de retrouver les photos des grandes et grands reporters de la rédaction, des pots de départ à la retraite ou de fêtes.
NDLR: Pour ceux qui auraient pu se perdre entre les bobinos, les râteliers, les Cols claudine, et autres Radiale ou Tripode, une seule solution, aller consulter d’urgence dans la section Bonus la rubrique De quoi tu parles ?
L’auteure

Françoise Delignon
Née en 1962 à Vienne (Autriche) – père français, mère autrichienne
Etudes à Vienne et à Paris VII
DEA d’histoire et diplôme de l’institut national des techniques de la documentation
1990 : entrée à la Doc écrite de RFI
1994 : documentation sonore de RFI
1997-2018 : déléguée syndicale SNRT-CGT à RFI puis FMM
2012 : Diplôme de l’EHESS avec un travail sur « Les écrivains entre les langues » à partir d’archives radiophoniques



































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