Une famille d’adoption
par Florence Van Hecke
A Celles et Ceux qui m’ont tout appris : Jeannine Frenk – Jacqueline Papet – Anne-Marie Capomaccio – Édouard Dor – Alain de Chalvron.
Avertissement au lecteur : ces souvenirs risquent de dégouliner de sentimentalité, tant la mémoire garde le meilleur, le beau, dans son disque dur. J’ai conscience que la RFI que j’ai connue n’existe plus mais j’ai l’espoir qu’elle représente autant pour les générations actuelles qui y travaillent. Les journalistes pourront expliquer par le menu l’importance de cette radio sur tous ses aspects, son rôle même dans l’histoire de certains pays, les grands événements qui l’ont construite. Je leur laisse ce vrai travail de mémoire. C’est le sensible qui me revient et me retient.
RFI c’est ma famille d’adoption. Comme la famille originelle, en son sein, il y a ceux que l’on adore, ceux que l’on respecte, ceux qu’on n’aime pas trop, ceux qu’on aime détester, ceux qu’on déteste aimer, etc. Les parents proches, les cousins éloignés, les tontons qui nous font honte, les tatas revêches, tout y est. Au cours des années, les sentiments peuvent fluctuer. On se rapproche d’un cousin, on s’éloigne d’une sœur, on se fâche, on se rabiboche. Une chose est certaine, il est sain de quitter la famille qui nous a tant appris, mais toujours, toujours, elle reste imprimée au plus profond de notre être.

Quand je suis arrivée dans cette grande famille, il restait encore les vieux de la vieille qui prenaient le petit déjeuner au blanc sec et avaient beaucoup trop vécu. La silhouette élégante de Jacques, carte de presse N°1 (oui oui !), toujours en costume, marchait dans les couloirs et travaillait encore. La génération suivante a balayé petit à petit les costumes cravate… J’ai passé des années à observer le peuple de RFI, une chose est sûre : personne n’était là par hasard (ou alors il ne restait pas).
Observer les journalistes de RFI
Colette nous a tous sensibilisés aux maladies spécifiques du continent africain, avec patience, classe et pugnacité. Thomas tentait de nous ouvrir les yeux (les siens étaient grands et bons) sur les pays des Balkans, où les peuples allaient se réveiller. Un prophète. Carmen plaidait la cause des sahraouis, un peu dans le désert…
Philippe se faisait du souci pour les éléphants d’Afrique et tentait de fourguer un papier sur le sujet. Édouard connaissait le Tchad comme le 16ème arrondissement de Paris, et mieux que l’Est parisien. Gérard & Olivier tentaient de nous faire comprendre les subtilités des politiques des pays du Golfe.
Alain (Rédacteur en Chef) avait laissé son cœur au Liban et pris fait et cause pour le peuple palestinien, arguments contre arguments avec notre Jeannine qui brandissait un sionisme raisonnable. Hélène nous intéressait au sort difficile (et oui déjà) réservé aux Kurdes. Jean-Louis en parfait communiste était capable de nous intéresser aux lois du marché. Catherine spécialiste cinéma, africain en particulier, pouvait également détailler les mesures prises par le beau Thomas Sankara…
Lydie tentait de nous motiver à visiter les expos du moment. La liste n’est pas exhaustive. Chaque spécialiste se spécialisait dans un aspect de sa spécialité… mais il restait des généralistes bien sûr, des tout terrain, des « à l’aise partout et sur tout ».
Observer les journalistes de la rédaction m’a nourri intensément, mais écouter aussi les correspondants. A l’époque, seule RFI pouvait s’enorgueillir d’avoir autant de pigistes à travers le monde. J’ai eu la chance de devoir les bichonner par la voix, les écouter raconter les événements du pays où ils étaient. Passer des heures à essayer « d’accrocher », c’est à dire à réussir à obtenir la communication dans un pays en guerre ou en catastrophe, passer des télex en URSS et attendre la réponse. Les rassurer, insister pour obtenir « le » papier décidé en conférence de rédaction, les défendre auprès des argentiers de la maison. Leur statut de pigiste était souvent très fragile, leurs frais peu pris en charge.
Ces correspondants courageux
Roger Gicquel qui tenait les cordons de la bourse m’a trouvée très pénible. Il s’en souvenait des années plus tard quand je l’ai retrouvé à France 3 et que j’étais…. pigiste. Le monde des médias est minuscule. Ces correspondants courageux et super pros, nous avons accepté de les partager avec un hebdomadaire que venait de créer le regretté Jean-François Kahn : « L’événement du jeudi ». Leur travail de terrain en toute circonstance était une leçon quotidienne.
On ne peut pas retenir un seul grand événement vécu au sein de cette riche rédaction : l’affaire Oufkir ou quand la radio sauve des vies.
Tchernobyl, la première dépêche laconique qui met la puce à l’oreille à notre puce justement. Jacqueline ou le sens de l’information à l’état pur qui comprend tout de suite qu’il s’agit peut-être d’une catastrophe.
« Qui se souvient de notre collègue Philippe qui apprend par une dépêche la mort de sa jeune épouse dans un accident d’avion ? Qui se souvient du cri animal qu’il a poussé lors de ce petit matin terrible ? »
Les coups d’Etat nombreux et variés ; la chute du mur de Berlin. Les émotions ont été nombreuses, profondes, parfois insupportables.
Qui se souvient de notre collègue Philippe qui apprend par une dépêche la mort de sa jeune épouse dans un accident d’avion ? Qui se souvient du cri animal qu’il a poussé lors de ce petit matin terrible ? On s’est tenu chaud, on s’est tenu la main, on a fêté ensemble. D’ailleurs, certains dont je tairai les noms par charité, fêtaient régulièrement la fin de journée en trinquant un peu. On parle d’un temps où on avait le droit de boire, voire de fumer dans la rédaction. On parle d’un temps où les hommes et les femmes qui peuplaient RFI étaient de fortes personnalités non formatées, riches d’expérience et de volonté d’informer, de décrypter comme on ne disait pas à l’époque…
Le service au public était un dogme incontournable.
Nos grandes figures ont, pour beaucoup d’entre elles, disparu. Chaque mort nous arrache le cœur. Chaque mort enterre un peu plus la fougue et les espérances que nous portions. Chaque mort laisse un vide et une tristesse insondables. Il arrive parfois qu’au détour d’une conversation nous faisions le compte des disparus, et c’est à chaque fois douloureux. La mémoire s’enterre avec eux.
Puisse ce site formidable qui a nécessité travail et engagement de certains (Jacqueline, Alejandro, Jean-Pierre et Hervé ) avoir la fonction de préserver ces moments et l’esprit des personnes qu’on a tant aimées.
L’auteure

Florence Van Hecke
Née en 1962 à Créteil
A RFI de 1982 à 1989 dans différentes fonctions : dactylo de presse, assistante du Rédacteur-en-chef, journaliste
Journaliste pigiste dans la presse écrite régionale dans le Vaucluse et à Marseille (1989 à 1998)
Journaliste et réalisatrice à France Télévisions (Lyon) pour les émissions nationales et régionales (1998 à 2014)



































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