Fernando et Liliana, la radio en héritage
par Liliana Henriques
J’ai cinquante ans et des poussières, dont vingt-six passés à RFI. Quand les plus anciens ont commencé à écrire l’histoire de cette radio, je n’avais que quelques mois.
Pourtant, bien avant d’y entrer, cette station faisait partie de ma vie. Pas seulement comme auditrice de RFI lorsque, étudiante à Lisbonne, je voyageais par procuration en écoutant des longs reportages et les voix de ceux que j’allais croiser bien plus tard, sans le savoir.
Non, un peu avant.
Au début des années 70, mon père, Fernando, un jeune meunier de l’ouest du Portugal, avait débarqué à la gare d’Austerlitz, avec une adresse et un peu d’argent en poche.
Quelques mois après son arrivée en France, il apprit qu’il y avait un poste disponible à la Maison de la Radio.
Assurer l’entretien de nuit, entre 11 heures du soir et 6 heures du matin, dans les couloirs de la Maison Ronde. Aspirer, nettoyer, cirer, vider des poubelles. C’était mieux payé et, de toute façon, moins pénible que la chaleur étouffante du four et les cargaisons de briques dans le Nord, son premier emploi dans la région d’Amiens. Et puis, c’était Paris !

Profitant de quelques semaines de vacances, Fernando filait droit vers la grande ville et commençait à travailler à la Maison de la Radio.
Il était dans la force de l’âge, il courait, il se reposait quand il le pouvait. Aux repas, il racontait aux siens les histoires de la radio la nuit. Tel artiste ou tel politicien qu’il avait croisé dans les couloirs, à la sortie d’un studio…
Il ramenait des cartons de disques, des 45 tours, des 33 tours, des démos, des cassettes de chanteurs parfois connus, mais la plupart du temps tombés dans les oubliettes de la pop dès leur enregistrement. Les couvertures étaient toujours un peu les mêmes. De beaux gosses moustachus, la chemise bariolée au col très pointu un peu ouverte, de belles plantes aux longs cheveux blonds dans la pénombre, qui promettaient des discos endiablés sur vinyle. Tous empilés dans un coin, à la sortie du bureau.
A la découverte de la Maison ronde
Parfois, mon père m’emmenait visiter la Maison de la Radio. La première fois, je devais avoir cinq ans. Des enfilades de bureaux, des couloirs déserts et courbes, des labyrinthes, des escaliers qui conduisaient dans des endroits mystérieux.
Le studio 101, plus petit que dans mon imagination.

Le grand auditorium. Des volumes, des rangs et des rangs de sièges, des étages. L’immensité. L’obscurité. Le silence. Un filet de lumière derrière un panneau de bois foncé. J’étais intimidée.
Au détour d’un couloir, enfin je vois des humains, mais ils ne remarquent même pas ma présence. Ils étaient affairés dans des cabines de montage, des montagnes de bobineaux sur le sol, loin de la lumière du jour. Je me suis dit « quel drôle de métier. Je n’aimerais vraiment pas faire ça ».
Le virus de la radio
Des souvenirs que j’ai confrontés bien des années plus tard lors d’une visite au Musée de la Maison de la Radio. J’étais étudiante, je vivais au Portugal avec ma mère et ma sœur depuis l’âge de 15 ans et je passais tous les mois de septembre chez mon père, resté à Paris.
Un jour, après avoir visité une bonne poignée de musées parisiens avec des amies, je propose : « et si on allait au Musée de la Radio ? ».
Quelle déception ! C’était à peine plus qu’une galerie ou deux avec, évidemment, des pièces de musée et quelques contenus didactiques sur le fonctionnement des ondes. Ce n’était pas la radio dont j’avais le souvenir.
Dans l’avant-dernière année de fac, un stage dans une radio à Lisbonne m’inocula pourtant le virus du son. Pour m’amuser, j’enregistrais des poèmes sur des ballades de Madredeus et The Pogues. Planant à souhait !
Mais avec l’accent que j’avais quand je parlais en portugais, on m’a dit « tu pourrais faire de la radio au Québec ». Ok, j’avais compris.
Alors, je me suis dit que peut-être mon père pourrait m’aider à trouver un stage quelque part à la Maison de la Radio. « Tu connais des journalistes là-bas, non ? ». « Je vais voir » m’a-t-il répondu.

Au bout de quelques temps sans nouvelles, je l’ai relancé. Non, il n’avait rien trouvé. Je crois bien qu’il n’était pas à l’aise. Si la fille de Fernando était nulle, ça se saurait. Mieux valait l’éviter…
Sur le moment, je lui en ai voulu, mais cela ne m’empêchait pas de retourner à Paris.
Je n’avais pas de plan précis. Juste trouver un stage quelque part, étoffer mon curriculum et rentrer au Portugal. Pourquoi ne pas essayer d’aller au siège de l’AFP, après avoir été deux mois dans leur bureau à Lisbonne ?
C’était le début de l’année 1999. Mon père ne comprenait pas ce que je venais faire chez lui. Il vivait seul depuis dix ans.
Apprendre sur le tas
J’ai cherché des contacts autour de moi. Une amie avait un numéro de téléphone à RFI. C’était la seule chose dont j’avais besoin. J’ai appelé. C’était José Marinho. Il me transmit le numéro de son chef, Ahmed Benraad. « Essaye, tu lui dis que tu m’as parlé ».
J’ai appelé et quelques jours plus tard, je me suis présentée. Pas à la Maison de la Radio, mais pas loin. Au Tripode, de l’autre côté de la station du RER.
Ambiance feutrée. Moquettes corporate, imprimées planisphère. Des bureaux, des studios, de courts échanges à voix basse dans les couloirs.
On écoutait la radio en travaillant. La mort du roi Hassan II, le Kosovo. Matins gris d’apprentissage.
A ce moment-là, je constate que je ne sais pas faire grand-chose en fait. Face à un micro, je balbutie. Je me reprends. J’ai le sentiment d’un danger imminent. J’ai envie de me cacher sous la table.
Myriam, Ahmed, José, Hélène me montrent avec bienveillance comment on écrit une émission de radio, comment on l’illustre, comment on enregistre des reportages, comment on manie les ciseaux sur la bande magnétique. Je me retrouve – à mon tour – à faire du montage des heures durant, dans une cabine où l’on ne voit pas la lumière du jour.
Je passe des semaines à peaufiner un reportage sur le tango, un concert au Cabaret Sauvage ou l’apprentissage du français par des étrangers tout juste arrivés à Paris. Avec Myriam, on fait la couverture de la première édition du Printemps des Poètes un soir au bord de la Seine.

Quelques mois passent et une occasion se présente enfin. Remplacer Daniel Ribeiro pendant ses congés à l’antenne lusophone vers l’Afrique. Je rencontre le chef de service, Antonio Garcia, ses grands yeux clairs qui me transpercent. C’est le grand bain. J’hésite.
Mon père est inquiet : « Mais tu te rends compte ? Qu’est-ce-que tu vas faire là ? Tu n’auras pas toujours de travail, tu vas vivre comment ? Tu as tout au pays, la famille, la maison, tout. »
Pourtant, tout me paraissait fluide et le printemps à Paris était merveilleux.
J’avais vingt-quatre ans et tout le chemin à faire. J’ai décidé de rester donc pour voir où tout cela me mènerait.
Me voilà à la rédaction lusophone, au cinquième étage de la Maison de la Radio. Quelle drôle de sensation de traverser à nouveau les couloirs de l’enfance, pas seulement de passage, pas juste en touriste.
Alvaro Morna, l’adjoint, était à son bureau. Il n’était pas au courant de ma venue. Je rougis d’embarras. « Ne vous mettez pas dans des états pareils. On va voir ce qu’on peut faire », m’a-t-il dit de sa voix rocailleuse.
Il me charge de la revue de presse et de quelques rubriques. Un magazine par jour, pas un magazine par semaine. « Je n’y arriverai jamais ». « Mais si, mais si », répond Alvaro avec un sourire malicieux.
Ce jour-là, je suis rentrée à la maison et j’ai salué mon père d’un « bonjour, collègue ». « Alors ils vont te donner du boulot ? », a-t-il demandé dans un demi-sourire. « Oui ». « Tu leur a dit que tu es ma fille ? ». « Non, ça ne s’est pas présenté ».
« Tu leur as dit ? »
J’ai commencé à travailler comme pigiste à la rédaction lusophone en juillet 1999.
Il y avait une dizaine de collègues parmi lesquels j’étais la jeunette. Pour n’en citer que quelques-uns, il y avait notre chef, Antonio, un passionné de l’info, toujours des articles sous le bras; Alvaro, son humour et son intelligence comme leçon de vie; Elisa, la rigueur, le sérieux et une profonde humanité; Léonard, une encyclopédie de la musique; Isabel, celle qui tutoyait les grands noms de la culture dans les pays lusophones…
C’était une ruche. Cinq cafés par jour et des pastilles sonores parfois montées in-extremis peu avant – ou même pendant ! – le journal. Ça fusait.
Quand je partais de la radio, je croisais souvent mon père en bleu de travail et chaussures de sécurité près du monte-charge, porte D. On se racontait ce qu’on avait fait de nos journées respectives. Parfois, passait quelqu’un que je connaissais. « C’est mon père ». Alors, Fernando me demandait « mais, est-ce que tu l’as dit à tes collègues ? » « Non, pas encore ». « Pourquoi ? Est-ce que tu as honte de dire que tu es ma fille ? ». « Non, je veux juste être sûre que l’on me donne du travail parce qu’on est content de moi ».
Au cours des premiers mois à RFI, cette conversation revint souvent.
Un jour, sans prévenir, mon père a déboulé à 10 heures du matin à la rédaction.
Je le vois à travers la vitre de la rédaction. Il est là, il dit bonjour à Antonio Garcia, le chef, dans le couloir. Je n’entends rien de leur conversation. Je le vois juste me montrer du doigt à travers la paroi de verre. Mon chef rentre dans le bureau. « Vous ne nous aviez pas dit que vous étiez la fille de Fernando » Et bien non. Mais je sens à ce moment-là que cette information n’avait déjà plus vraiment d’importance, excepté pour mon père et moi.
La fille au fond de la rédaction, à droite, c’était sa fille. Le monsieur en blouson beige, aux sourcils épais et au cheveux presque tous blancs qui se tenait là, c’était mon père et tous mes collègues de travail le connaissaient avant même mon arrivée.
Nous avons fêté mon intégration en 2002 autour d’un bon dîner au restaurant.
Les années qui ont suivi, il me grondait copieusement quand je lui parlais des grèves ou d’autres activités syndicales auxquelles je participais, notamment le grand mouvement social de 2009, quand fut mis en place le plan de suppression de 206 postes. « Fais ton travail, ne passe pas ta vie à râler. Evite les problèmes », me recommandait-il.
Nous avons été collègues pendant treize ans.
En août 2012, après quarante ans de bons et loyaux services, celui qui était pratiquement l’un des derniers de la vieille garde du nettoyage de nuit a pris sa retraite. Fernando est reparti au Portugal où il passe maintenant le plus clair de son temps, comme avant, au moulin.

Quelques mois après son départ, ce fut à mon tour, comme à nous tous à RFI, de ranger les papiers, les souvenirs et tout mettre dans des cartons, en décembre 2012, pour aller à Issy-les-Moulineaux où s’installait dorénavant la radio.
J’ai gardé des bobineaux qui ont dû, depuis longtemps, se démagnétiser, des ciseaux et quelques cassettes. Peu importe.
Comme beaucoup, je retourne souvent dans les couloirs courbes de la Maison de la Radio : je ne retrouve plus la rédaction, les mots disparaissent de mon journal et l’ordre de mes feuilles s’embrouille, dans mon sommeil.
L’auteure

Liliana Henriques
Née en 1974 à Caldas de Rainha (Portugal)
Journaliste au service Afrique Lusophone de RFI depuis 1999
Adjointe au chef de service depuis 2015
Fernando Henriques
Né en 1946 à Moledo (Portugal)
Arrivé à Paris et à la Maison de la Radio en 1971
Reparti au Portugal en 2012



































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