Quand RFI devient Radio Fraternité Internationale
par Christophe Boisbouvier
Drôle de dialogue avec Ali Bongo, un jour de COP21 sur le climat, en décembre 2015 près de Paris. Je viens de l’interviewer, je range le micro, il se lève, me regarde intensément et me lâche : « Avec vous, RFI, on ne s’aime pas, mais le divorce est impossible ». Le Président gabonais était fâché avec certaines vérités – il a grossièrement truqué toutes les élections de son temps –, mais je crois que, ce jour-là, il a dit le fond de sa pensée.
RFI, ça agace, ça donne des leçons de démocratie, ça porte dans certains pays la voix de l’ancienne puissance coloniale, mais on ne peut pas s’en passer. RFI, c’est comme le petit frère ou la grande sœur, on ne s’aime pas, mais on s’aime quand même. RFI, c’est une famille et je m’en suis aperçu dans la douleur, le jour de la mort de Claude (Verlon) et Ghislaine (Dupont), le 2 novembre 2013. Les messages, innombrables, sont venus de partout.

A quoi ça sert, RFI ? « A rien », diront les grincheux. Cette année, pour ses 50 ans, on pourrait lui couper le sifflet et la vie continuerait. Mais RFI, c’est la survie !
Quand Ingrid Betancourt est arrachée des griffes des FARC de Colombie, en juillet 2008, quand le chercheur Roland Marchal est relâché par les Iraniens, en mars 2020, quand le journaliste Stanis Bujakera sort de sa prison de Kinshasa, en mars 2024, le premier média dans lequel ils témoignent, c’est RFI… parce qu’il ne peut pas en être autrement et que RFI est devenue LEUR radio. Pendant leur captivité, ils ont entendu dans un poste de radio ou dans un téléphone qu’on parlait d’eux et qu’on prononçait leur nom. C’est ça qui les a aidés à tenir. « Quand j’ai écouté sur RFI la voix de ma compagne, celle de mes enfants, ça m’a rempli d’espoir », confie aujourd’hui le journaliste Olivier Dubois, qui est resté l’otage des jihadistes du Sahel d’avril 2021 à mars 2023. « Avant, je me sentais seul. Là, ça m’a fait comprendre qu’il y avait peut-être une porte de sortie ». Un autre ex-otage m’a dit, à voix basse : « Ca m’a aidé à ne pas mourir ».

Et puis RFI, c’est l’espoir. D’abord pour les prisonniers d’opinion que presque tout le monde a oubliés… sauf cette fichue radio, où il se trouve toujours un ou une journaliste pour lancer en conférence de rédaction : « Dites donc, ça fait 12 ans que Marafa Hamidou Yaya est en prison au Cameroun, on fait un petit son avec Amnesty ou Human Rights Watch ? »
RFI, une radio néo-coloniale ?
RFI, c’est aussi l’espoir pour beaucoup de gens épris de démocratie. RFI, une radio néo-coloniale ? Pas pour les 30% de Maliens qui continuent de l’écouter par des voies détournées, malgré la coupure des émetteurs en mars 2022 – si Internet coûtait moins cher, ils seraient deux fois plus nombreux. Un jour, la démocratie reviendra à Bamako. Et « la radio mondiale » avec.
Pour ces « accros » qui l’écoutent encore au Mali, au Niger, au Burkina Faso, RFI est la voix d’une France généreuse, qui porte un message de liberté.
En juin 1989, une terrible répression s’abat à Pékin sur les étudiants de la place Tiananmen. Aussitôt, avec la jeune journaliste Sophie Guo au micro, RFI commence à émettre sur ondes courtes en langue chinoise. Aujourd’hui, grâce à Internet, RFI en chinois est suivie chaque mois en Chine par 5 millions d’internautes.
En février 1989, l’ayatollah Khomeini émet une fatwa contre l’écrivain Salman Rushdie. Deux ans plus tard, RFI lance ses émissions en langue persane. Dès lors, Ehsan Manoochehri et ses collègues persanophones se battent pour la liberté d’expression en Iran, en Afghanistan et au Tadjikistan. Grâce à la révolution numérique, RFI peut entrer dans chaque foyer et défendre toutes les femmes opprimées par le régime des mollahs en Iran et par celui des talibans dans l’Afghanistan persanophone. L’espoir, toujours.
Le capitaine Mbaye Diagne, ce héros
Comment RFI témoigne-t-elle de la fureur du monde depuis 50 ans ? D’abord en allant sur le terrain, même s’il n’est pas toujours facile de prendre toute la mesure de ce qui se joue dans l’instant. Un jour d’avril 1994 au Rwanda, je circule sur une route pas goudronnée dans un faubourg de Kigali. Ça monte, ça descend. Et ça tire. Pas en continu, mais tout près. Dans un virage, sur la gauche, j’aperçois deux corps allongés, les bras en croix. Une femme et une jeune fille, dans leurs pagnes de couleurs vives. Elles sont mortes. Impossible de s’arrêter, c’est trop dangereux. Mais j’ai le temps de voir des gens qui marchent en contournant ces corps, sans même les regarder. Sur le coup, je ne comprends pas ce que ça signifie. Et puis plus tard, je vois des photos du ghetto de Varsovie et l’image de Kigali – l’indifférence des passants devant deux corps sans vie, la banalisation de la mort – me revient comme un flash. Violent.
La veille au soir, au restaurant du dernier étage de l’hôtel des Mille collines – il n’y a plus qu’un seul plat au menu, des spaghetti-bolognaise, mais il y a encore de la bière –, Jean Hélène et moi, on a sympathisé avec deux officiers de l’ONU, un Blanc et un Noir. Le premier propose au second de nous dire ce qui vient de lui arriver. Le second hésite, nous regarde attentivement en plissant les yeux et nous dit : « Ah, vous êtes de RFI ? OK. » Et il nous raconte le barrage des FAR – les Forces armées rwandaises – qu’il a franchi à midi au péril de sa vie. Il a été mis en joue, mais il a gardé son sang-froid, il a négocié et il est passé.
Il nous parle vite et peu, en rafales. Il ne cherche pas à nous épater, il raconte son job de tous les jours, c’est tout… et au lendemain de son décès, le 31 mai 1994, en pleine bataille de Kigali, j’apprendrai qu’il est devenu un héros parce qu’entretemps, cet officier sénégalais a sauvé à lui seul plusieurs centaines de personnes du génocide. Le capitaine Mbaye Diagne nous a parlé, à Jean et moi – salut Jean, si tu m’entends de là-haut –, parce qu’on était de RFI et qu’il avait confiance en nous. Et depuis, chaque fois que je le peux, je lui rends hommage sur la même radio.
RFI pourrait s’appeler Radio Fraternité Internationale. Longue vie à RFI.
L’auteur

Christophe Boisbouvier
Né en 1957 à Neuilly-sur-Seine
Journaliste à RFI depuis 1985
Présentateur
Reporter
Rédacteur en chef Afrique
Directeur adjoint de RFI, chargé de l’actualité africaine (2019-23)
En charge de L’invité Afrique de RFI depuis 2002
































Répondre à Schoeffer Annuler la réponse.