« Mon ami Yacouba Sawadogo »
Par Frédéric Garat
« Bonjour ! Je m’appelle Yacouba et je suis un peu magicien. Je parie que je peux deviner qui vous êtes. Vous êtes Fred Garat et vous travaillez pour RFI ! »
Ce jour-là, alors que je bouclais péniblement un énième reportage sur le coton burkinabé commandé par Dalila Berritane pour « Afrique Éco », je ne vous cache pas qu’au moment où ce grand bonhomme goguenard à la barbiche soignée s’est présenté devant ma table de bar, j’étais mi-amusé par son bagou, mi-dérangé par ce que je supposais être un énième démarcheur de statuette en bronze et/ou de chinoiserie à touriste…

C’est seulement quand l’homme a commencé à me parler dans le détail des habitudes de Catherine Ruelle à la piscine de l’hôtel Indépendance, de Denis Chastel qui venait pour le Tour du Faso, du bagou d’Amobé Mévégué ou de la fièvre acheteuse de ma femme Bérénice Balta pendant le Fespaco, que j’ai compris que ce Yacouba-là était vraiment de la famille !
LE chauffeur de RFI !
Il faut dire que « Yacou » était un pilier de l’hôtel Palmeraie où se retrouvaient la plupart des journalistes de RFI, du journal « Le Monde » ou de l’AFP, en mission à Ouagadougou. De fait, il était devenu LE « chauffeur RFI ». Un grade tout autant envié que prestigieux : l’homme qui, dans sa vieille mais increvable Toyota 4WD break (couleur « rouge RFI » évidemment !), conduisait les « vedettes » de la radio mondiale : les Juan Gomez, Claudy Siar, Laurence Aloir et autres Christophe Boisbouvier…
J’étais loin de me douter en ce mois de novembre 2010 que cette rencontre allait se transformer en un rapport quasi fraternel avec un homme inconnu la veille. L’histoire de Yacouba, comme celle de nombreux collaborateurs de RFI que le hasard met sur la route des journalistes ou techniciens de cette belle radio, se traduit, parfois, par des amitiés indéfectibles. Fixeurs, nounous, traducteurs, chauffeurs, cuisinières… plusieurs ESP (envoyés spéciaux permanents) de RFI en Afrique ou ailleurs pourraient vous raconter combien – au-delà du rapport professionnel – notre bout de vie commune s’inscrit dans la durée et combien ces liens sont précieux.
En ce qui concerne Yacouba le « Bobolais » (comme aimait à le surnommer Olivier Pron, qui l’a croisé quelques fois dans son propre parcours de reporter sportif), cela est devenu très vite une évidence. Nommé en 2014 ESP à Abidjan à la suite du regretté Stanislas Ndayishimiye, il fallait que Yacouba devienne mon compagnon de route en Côte d’Ivoire.

Pour l’anecdote, c’est lorsqu’il m’a conduit au poste frontière d’Essakane entre Faso et Togo et que je l’ai vu réparer une durite de sa Toyota fumant de la vapeur avec du chewing-gum et trois bouts de ficelles en pleine brousse que je me suis dit : « Avec lui, je peux aller n’importe où. Je ne risque rien ! »
Aussi, quitter Ouaga pour Abidjan fut d’autant moins compliqué pour Yacouba que Koné son épouse ivoirienne et leurs enfants habitaient à Koumassi. Et Koné rêvait de voir revenir Yacou à Abidjan.
Connu comme le loup blanc
S’en sont suivis plus de quatre ans d’une collaboration parsemée de souvenirs tous plus forts les uns que les autres : des kilomètres de latérites pour relier Abidjan – Ouaga via Banfora, des journées de routes où nous nous relayions au volant de l’increvable Nissan Patrol connu comme le loup blanc à Abidjan et sur quelques routes défoncées.
Ton chauffeur, c’est ton premier auditeur : c’est celui qui écoute ta relecture en installant la Bgan (relais satellite) sur le toit de la bagnole avant le direct chez Sadoux et qui te dit : « Non, Fredo, lui il n’est plus membre du parti CDP ; il a lâché Compaoré l’an passé » ou « Le nom du village, tu le prononces mal. Je le sais, j’ai une cousine qui y est née » ou encore « Je vais te raconter comment les gars de Gbagbo nous « emmerdaient » au corridor Nord d’Abidjan, contrôlant nos papiers et déchirant nos cartes quand ils voyaient qu’on était du Burkina ?!? ».
Quand un papier ou un enrobé lui parait correct, c’est le premier à te gratifier d’un : « C’est propre ». Ce qui veut dire que tu as bien bossé et cela vaut peut-être bien plus que la gratification de ton red’ chef à Paris.
Car Yacouba n’était pas qu’un chauffeur, un garde du corps, un fixeur. Il était aussi profondément passionné par l’actualité : une part active et réfléchie de l’évolution de cette Afrique de l’Ouest qu’il avait tant sillonnée comme livreur puis chauffeur. Un compère à qui tu confies ta sécurité quand cela chauffe, ton sac de reportage pour ne pas te le faire piquer, ta fille à conduire à l’école quand tu es bloqué par un direct chez Gomez…
Un vieux père
Un ange gardien qui raccompagne gentiment Valérie Bony, ta copine de la BBC, trop choquée par les attentats de Grand Bassam pour conduire. Un grand frère qui t’invite de bon cœur à partager le mouton de la tabaski et que tu gâtes de pain d’épices et de gruyère tant il en était friand. Un vieux père à qui tous les autres de la « caste » des chauffeurs ouagalais et abidjanais vouaient respect et déférence.

C’est lui aussi qui te remonte les informations du terrain, celles des vrais gens qui vivent chichement pour ne pas dire dans la misère quand le prix de la tomate et du riz explose, que des quartiers sont déguerpis, que telle info sur RFI a été « mal interprétée » à Ouaga ou à Bouaké…
Bref, la vie des « vraies gens » pour les « vraies gens ». Celle que RFI s’efforce de retranscrire chaque jour du mieux possible. En expat’, on peut tenter de s’imprégner de cette vie-là tant que l’on peut, on ne fera jamais mieux que ceux qui nous accompagnent et qui nous adoptent – ou pas – en tant que Rfistes. Ils s’appellent Bara Tambedou ou Geneviève Diedhou à Dakar, Fatou Coulibaly ou Issa Koné (cher Issa tué par des flics imbéciles) à Abidjan et d’autres à Nairobi, Kinshasa… Nous sommes de passage, eux ils seront toujours là !
Les mots me manquent pour décrire le sentiment de fierté qui habitait Yacouba d’être un membre de la famille RFI. Comme je ne sais comment traduire la gratitude qui est la nôtre, ma famille et moi, d’avoir croisé son chemin. Honnêtement, je ne sais qui fut le plus chanceux d’entre nous.
Un dernier souffle
Yacouba est mort un jour de juillet 2022 alors qu’il venait tout juste de raccompagner, toujours avec la même bienveillance, Pierre Pinto et sa petite troupe à l’aéroport Felix Houphouët-Boigny, une dernière fois : fin de mission. Mort d’un arrêt cardiaque à 69 ans. Un dernier souffle sur la banquette (arrière, pour une fois) du 4×4 qui le conduisait, trop tard, aux urgences. Mort sans doute avec la satisfaction d’avoir si bien bossé avec Fred, Pierre et bientôt Bineta qui devait lui succéder.
Dans la boite à gants de cette bagnole, il y avait un petit carnet blanc à spirale rouge, qu’il adorait exhiber comme un trophée. Un carnet « goodies » RFI. Sur ces pages, des petits mots griffonnés par Alpha Barry, Wanda Marsadié, Boniface Vignon, Vincent Garrigues, Sophie Ekoué, Bérénice Balta bien sûr, Catherine Ruelle, Juan Gomez, Carine Frenk, Laurent Correau, Olivier Pron, Philippe Zickgraf, Anna Sylvestre ou encore Cécile Mégie…

Je crois qu’il ne manque personne de tous ceux qu’il a conduits au moins une fois dans sa vie. Il avait réussi à faire tenir tout RFI ou presque dans un petit carnet à spirale. Toute la grande radio mondiale compilée en quelques pages. Il n’y a pas de de doute… Yacouba Sawadogo était vraiment un magicien !
L’auteur

Frédéric Garat
Né en juin 1968 à Bourg-la-Reine
1994 : Pigiste à RFI aux magazines
2005 : Intègre le service Afrique
2005-2014 : « Afrique Economie » puis « Eco d’ici, Eco d’Ailleurs »
2014-2018 : Envoyé spécial permanent à Abidjan
2019-2022 : Coordinateur des rédactions Mandenkan et Fulfulde à Dakar
A partir de 2023 : Rédacteur en chef Afrique et chroniqueur de « L’Afrique en marche »

































Laisser un commentaire