Moscou 1991, un putsch et une rencontre
Par Daniel Desesquelle
Le 19 août 1991, si les chaînes d’infos avaient existé, elles auraient affiché le bandeau : « breaking news »… À Moscou, au petit matin, les conservateurs du Parti communiste de l’URSS ont ourdi un coup d’État. Les chars sont dans les rues de la capitale soviétique et Mikhaïl Gorbatchev, le président de l’URSS, est détenu dans une résidence officielle sur les bords de la mer Noire.
Unique possesseur à RFI d’un visa permanent pour l’URSS (une denrée rare), je rejoins le 20 août Véronique Moreau, notre correspondante pigiste permanente et quasi clandestine, devant la Maison Blanche : le siège du Parlement de la Russie est le QG de la résistance au putsch. Petite précision : l’URSS est une fédération de 15 États qui ont chacun leur Parlement, la Russie comme les autres. Pour un journaliste de RFI, l’architecture de la Maison Blanche est très évocatrice : elle ressemble à la Maison de la Radio mais en mode carré, un énorme bunker flanqué d’une haute tour en son milieu. Autour du Parlement russe, des chars et quelques milliers de Moscovites qui bloquent leur progression. La tension est vive.
Avec Véronique, nous arrivons à nous faufiler à l’intérieur de l’immense bâtiment. C’est de là que Boris Eltsine, le Président de la Russie (par opposition à M. Gorbatchev, le Président de l’URSS), organise la résistance des démocrates face aux conservateurs qui veulent mettre fin à la politique « gorbatchévienne » symbolisée par deux mots : la Glasnost et la Pérestroïka (la transparence et la réforme).

Au sein de la Maison Blanche, les quelques centaines de personnes qui l’occupent se préparent à l’assaut des putschistes. On nous a remis un masque à gaz… au cas où. Les tuyaux d’eau sont déroulés dans l’hypothèse d’un incendie provoqué par un pilonnage d’artillerie… Nous voilà au cœur d’une page d’histoire qui s’écrit sous nos yeux. Si le putsch réussit, c’est le retour de l’URSS dans sa grandeur décadente. S’il échoue, une ère nouvelle va s’ouvrir pour les Soviétiques et le reste du monde.
A Moscou, un bunker à la Maison Blanche
Les journalistes sont les bienvenus dans la Maison Blanche et nous arpentons les lieux à la recherche d’infos. Les portes de tous les bureaux sont ouvertes et, miracle, lorsque je m’empare d’un téléphone et que je compose le numéro de la rédaction, Paris est au bout du fil. Il faut savoir qu’en 1991 les portables n’existent pas et en Union soviétique, sauf abonnement spécial, il est impossible d’appeler l’étranger. Ni une ni deux, je transforme le bureau que je viens d’investir en mini-bunker. Je renverse les tables, je les disperse dans la pièce, de façon à être le mieux protégé en cas d’attaque… Car nous attendons un assaut des putschistes d’une minute à l’autre.
En attendant, avec Véronique, en alternance, nous intervenons toutes les heures sur l’antenne… ou plutôt sur les antennes, car France Inter et France Info nous réclament aussi.

Les heures passent, toujours dans une atmosphère lourde et angoissante. Tous ceux qui sont présents portent une kalachnikov en bandoulière, prêts à faire face à cet assaut annoncé mais qui ne vient toujours pas. Soudain, des rafales d’armes automatiques éclatent dans la nuit noire et grave de Moscou. Aussitôt, la Maison Blanche se met en ordre de bataille pour accueillir dignement les assaillants, mais rien ne vient. Lorsque les premières lueurs de l’aube apparaissent, il est clair que l’assaut n’aura pas lieu et que le putsch est en train d’échouer.
La statue de Dzerjinsky a disparu
Le 22 août, plus de doute, le putsch a échoué. Mikhaïl Gorbatchev est attendu d’un instant à l’autre de retour de la mer Noire, mais sur les ondes de la radio et de la télévision d’État, « Le Lac des cygnes » est toujours diffusé en boucle. Ce n’est donc pas grâce à l’audiovisuel public soviétique que j’apprends qu’il se passe des choses dans le centre de Moscou. La capitale soviétique est une ville d’environ 100 km de diamètre. Je loge très loin du centre. Lorsque j’arrive place Dzerjinski, non loin de la place Rouge, une petite foule a le regard tourné vers un piédestal qui a perdu sa statue…
Mais où donc est passée la statue de Félix Dzerjinski, le fondateur de la « tchéka », l’ancêtre du KGB et du FSB ? Sous la pression populaire, elle a été déboulonnée dans la nuit. En cet après-midi, ce vide interpelle les Moscovites qui sortent de la station de métro Loubianka. Et il y a de quoi, car cette statue trônait depuis des décennies devant la Loubianka, le siège du KGB. Elle faisait partie du monotone et toujours terrifiant paysage moscovite. Avoir fait tomber « Félix de fer » devant sa maison est un événement hautement symbolique, comparable pour nous à la prise de la Bastille.
Je perçois rapidement que le moment est historique. Micro discret, j’interpelle un peu au hasard quelques Moscovites, interloqués, hypnotisés par ce piédestal solitaire. S’il n’y avait les voitures qui tournent autour de cette place, le silence serait pesant et grave. « Certes, Dzerjinski s’est envolé, mais que nous réserve l’avenir ? », semblent se demander tous ceux qui sont là.
Lorsque j’aborde ces Moscovites en leur demandant ce qu’ils ressentent devant cette place soudain débarrassée de la statue du fondateur de la terrible police politique soviétique, j’essuie refus polis sur refus polis pour au moins trois raisons. La première : les Soviétiques parlent peu les langues étrangères. À quoi bon apprendre une langue sachant que vous ne pourrez jamais vous rendre dans le pays où on la parle ? La deuxième : les Moscovites prudents parlent encore moins les langues étrangères aux étrangers dans la rue. Enfin, ils sont muets lorsqu’un étranger les interpelle devant l’imposant siège du KGB.
Une rencontre pleine d’avenir
Le 22 août, c’est déjà le début de l’automne à Moscou. Il pleuviote, il fait frisquet. Tout le monde est emmitouflé dans des imperméables et manteaux usés, tantôt grisâtres, tantôt maronnasses, qui donnent à l’ensemble une grande impression de tristesse. À une centaine de mètres, mon œil accroche deux petites taches de couleur… Une jeune femme blonde (ce qui est loin d’être rare à Moscou) porte un sac à dos rose et des tennis fuchsia. Une vraie preuve d’originalité dans cet univers uniforme.
Je me dirige vers la jeune femme et à ma question : « Que représente pour vous cette place soudain privée de la statue du père spirituel du KGB ? » que je lui pose en anglais… elle me répond : « Mais je peux vous le dire en français si vous voulez : c’est un moment très symbolique, c’est la preuve que Gorbatchev ne reviendra jamais au pouvoir ! »
Déconcerté par cette remarque alors que tout le monde est persuadé que le Président de l’URSS va revenir au pouvoir débarrassé de son opposition conservatrice et qu’il va pouvoir enfin mettre en œuvre sa glasnost et sa pérestroïka, je prends bien sûr le numéro de téléphone de la jeune Moscovite…

Son analyse se révèle prémonitoire… Le 25 décembre 1991, Boris Eltsine dissout l’URSS (mais c’est une autre histoire), mettant fin au mandat de son président : Mikhaïl Gorbatchev.
C’était il y a trente-quatre ans.
Entre-temps, j’ai épousé cette « jeune et blonde Moscovite » et cette année nous avons fêté nos trente et un ans de mariage.
L’auteur

Daniel Desesquelle
Né en 1951 à Beauvais
Etudes d’économie et de marketing
Tour du monde en sac à dos en 1974
Entre à RFI le 2 mai 1983 comme reporter
Création de la rubrique défense
Grand reporter au service international, principalement en Europe et en Russie
A partir de 2010, émission « Carrefour de l’Europe » jusqu’en juillet 2021, date de son départ en retraite.



































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