D’Afrique en Russie, les réveils d’une envoyée spéciale
par Muriel Pomponne
Un réveil en forme de demi-lune, en bois verni avec un cadran en verre rond et mon nom sur la façade trône sur la table basse de mon salon. Un auditeur me l’a offert en janvier 1990, à Cotonou où, jeune journaliste à RFI, j’étais chargée de couvrir le lancement de la conférence nationale, le premier pas vers le multipartisme et la fin du marxisme–léninisme adopté par le pays et son leader Mathieu Kerekou en 1974.
Le hasard de ma carrière devait me mener 35 ans plus tard en Russie, le premier pays à avoir expérimenté le marxisme-léninisme. Entre 2013 et 2017, j’ai été l’envoyée spéciale permanente de RFI à Moscou. Là, j’ai assisté, à l’inverse de ce que j’avais vécu au Bénin, à la fin de l’ouverture politique, et au retour à un régime autoritaire et nationaliste…
Et j’ai reçu un autre réveil ! Un petit cube en plastique gris, sans aucune originalité, que j’ai mis en haut d’une bibliothèque derrière une porte vitrée. Ce réveil m’a été offert en janvier 2015, non pas par un auditeur mais par le ministre russe des affaires étrangères en personne, Serguei Lavrov !
Le réveil du ministre Lavrov
Quelques mois après l’annexion de la Crimée et l’intervention dans le Donbass, les autorités russes voulaient montrer leur esprit d’ouverture à la presse occidentale. Pour ce faire, les représentants de la presse étrangère avaient été invités à une réception du nouvel an, au cours de laquelle, entre petits fours et « champanskoe », le ministre était disponible pour répondre à toutes les questions. Et pour que l’ambiance soit plus conviviale, une tombola avait été organisée, qui m’avait permis de recevoir… ce réveil !

Pendant mon séjour à Moscou, je me suis rendue plusieurs fois en Crimée. La première, juste après l’annexion de la péninsule par la Russie. Les trains circulaient encore entre Kiev et Simferopol. Le trajet durait 16 heures.
A Kiev j’avais retrouvé Bertrand, le collègue technicien de RFI qui devait m’accompagner. Le train était bondé. Les Ukrainiens ne savaient pas s’ils pourraient entrer en Crimée… et Bertrand non plus puisqu’il n’avait pas de visa pour la Russie. A la frontière, il s’est assis au fond de sa couchette et je me suis mise en avant pour présenter aux soldats mon permis de séjour en Russie.
Il y avait une telle agitation dans le train que nous sommes passés sans encombre. Mais à l’arrivée à Simferopol, nous étions attendus. Un soldat russe, un véritable ninja avec cagoule et fusil mitrailleur, nous a littéralement sauté dessus, nous ordonnant d’ouvrir nos bagages. Bertrand avait un gilet pare-balles dans une valise, ce qui a provoqué la fureur du soldat russe, qui nous a mis en joue. Nous avons levé les bras… et heureusement notre fixeur nous a vus et est venu à notre secours.
Des fixeurs indispensables
Le fixeur (on dit parfois fixeuse au féminin) est le meilleur ami du journaliste qui arrive dans un pays qu’il ne connaît pas et dont il ne parle pas la langue ! Le fixeur connait une langue que l’on comprend (le français ou l’anglais généralement) et il nous sert donc d’interprète.

Mais en plus, il est notre intermédiaire avec les autorités, pour obtenir une accréditation par exemple, et, grâce à sa connaissance du pays, il nous aide à trouver les bons interlocuteurs pour réaliser nos reportages. Et parfois il nous permet de sortir d’une situation difficile, comme ce jour-là, à Simferopol !
Je dois également un grand merci à mon fixeur de Biélorussie. Avec une collègue de la presse écrite et une photographe, nous nous étions rendues dans une petite ville frontalière de l’Ukraine pour enquêter sur les séquelles de l’accident nucléaire de Tchernobyl, 30 ans auparavant.
Les champignons de Tchernobyl
Les sols étaient toujours pollués et il était interdit de cultiver la terre. Interdit aussi d’entrer dans la zone d’exclusion toute proche où, malgré les panneaux, les habitants allaient ramasser des champignons, du bois et de la sève de bouleau.
En journalistes curieuses que nous étions, accompagnées de notre fixeur, nous nous y sommes rendues… et avons été interpellées par une patrouille militaire !

Le chef de la patrouille voulait à tout prix nous faire comparaître devant la justice. Un juge a donc été convoqué, le palais de justice a été ouvert pour nous, et nous avons dû répondre aux questions du magistrat, traduites par notre fixeur, qui était lui-même mis en cause.
Cette incongruité a fini par sauter aux yeux du juge qui nous a ordonné d’attendre, le temps de trouver un autre interprète. Je me souviens de notre fixeur sortant en courant de la salle d’audience, nous ordonnant de monter dans notre voiture qui a filé à Minsk, d’où nous avons pris l’avion du retour, sans demander notre reste.
Mais si les fixeuses ou les fixeurs nous sortent souvent d’embarras, c’est souvent à leurs risques et périls. Le fait de fréquenter des étrangers peut avoir de lourdes conséquences pour elles et pour eux dans les pays autoritaires où les journalistes étrangers ne sont pas les bienvenus. C’est le cas à Moscou et à Minsk. Je sais ainsi que Vadim, notre fixeur de Crimée, et Alexandre, celui de Biélorussie, vivent maintenant en exil.
A Moscou, les ESP (envoyé spécial permanent) travaillent avec un assistant ou une assistante. L’assistant est fixeur, interprète, parfois chargé de l’administration du bureau, disponible quasiment en permanence au gré de l’actualité. Et il peut parfois vous indiquer la meilleure clinique de la ville quand votre enfant se casse une jambe…
Une rescapée des purges de 1936
J’ai eu plusieurs assistantes à Moscou. Grâce à elles, j’ai recueilli le témoignage d’anciens prisonniers sur les conditions de vie dans les geôles russes. Il fallait établir une relation de confiance avec ces personnes, c’est mon assistante qui y a contribué. J’ai aussi rencontré une vieille dame qui avait connu la grande terreur, en 1936, quand 600 000 personnes ont été exécutées et plus d’un million arrêtées. Elle-même, en tant que fille de « coupable », a grandi dans un camp en Asie centrale. Le recueil de son témoignage n’a été possible que grâce à l’entregent de mon assistante.

J’ai envoyé ce témoignage à la rédaction russophone de RFI. Mais j’ai rarement travaillé avec les collègues russes de RFI. La rédaction en russe de RFI s’adresse à un public russe, vivant en Russie. La rédaction en français, dont fait partie l’ESP à Moscou, travaille pour un public francophone qui ne connaît pas la Russie. Cependant, j’ai rencontré plusieurs fois des collègues russes de RFI quand ils venaient à Moscou en vacances ou voir leur famille. On se retrouvait souvent au « Mayak », un café connu à l’époque pour recevoir des opposants et des intellectuels, dans une ambiance détendue, voire festive. Ces rencontres ne sont plus possibles puisque les journalistes de la rédaction en russe de RFI ne peuvent plus se rendre dans leur pays d’origine au risque de se faire arrêter.
Je pensais toujours aux auditeurs africains de RFI quand j’étais à Moscou et ne manquais pas de couvrir les évènements en rapport avec leur continent. Ils étaient assez rares, même si parfois on rappelait que le grand poète russe Alexandre Pouchkine était d’origine éthiopienne.
Les Africains étaient assez nombreux à Moscou mais peu visibles. Dans un grand reportage, j’ai raconté la vie précaire, difficile, des migrants africains à Moscou, en butte au racisme, qui sont souvent arrivés en Russie avec l’illusion qu’ils pourraient rejoindre ensuite l’Europe. Ce reportage m’a beaucoup émue. Dans les chambres insalubres où les jeunes hommes s’entassaient, on pouvait souvent entendre RFI, le journal Afrique, ou Couleurs tropicales…
L’auteur

Muriel Pomponne
Née en 1961 à Bourges
Diplômée de l’ESJ Lille, licenciée de langue allemande
Entrée à RFI en 1988, affectée au service Afrique
Envoyée spéciale permanente à Moscou de 2013 à 2017
Départ de RFI en janvier 2025



































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