Kanishka et la flûtiste aux pieds nus
par Patrick Chompré
Septembre 2003 : en Afghanistan, un gouvernement de transition tente d’assurer la reconstruction du pays en guerre depuis plus de vingt ans. Il est aidé par une coalition internationale à laquelle participe la France.
Installé sur le Mont Marka par les militaires de l’opération Pamir, un émetteur tout neuf diffuse RFI depuis quelques mois. Une mission est organisée pour inaugurer la présence de notre radio à Kaboul. Y participent le Président Jean-Paul Cluzel, Christine Berbudeau et Marie Liutkus du service communication, Faranguis Habibi de la rédaction en persan, Anne Corpet pour la rédaction en français et moi-même pour le magazine quotidien « Le monde change » que j’anime depuis novembre 1999.
Deux ans auparavant notre journaliste Johanne Sutton était tuée dans le nord-est du pays dans une embuscade des talibans alors qu’elle couvrait les combats. Cette fréquence de RFI à Kaboul était aussi une façon d’honorer sa mémoire.
D’emblée, l’arrivée à l’aéroport de Kaboul fait son petit effet : un gros bimoteur calciné git éventré à côté de la piste où nous venons d’atterrir, des pièces détachées jonchent le tarmac fissuré. Après une fouille au corps appuyée, nous prenons la route vers le centre de la ville, surplombée d’imposantes montagnes. Les premiers bâtiments rencontrés sont criblés d’impacts de balles et certains sont en ruines.
Christine Berbudeau et Marie Liutkus ont organisé une réunion avec Akbar, leur contact à Kaboul. Il nous informe rapidement sur la sécurité et les usages en cours dans ce pays instable. A partir de ce moment, chacun sera absorbé par ses occupations et je ne me souviens pas avoir revu les autres membres de l’équipe sinon brièvement, avant le concert qui doit clôturer la mission.
Entre-temps mon jeune fixeur Ahmad m’a été présenté. Le premier reportage nous mène dans les lycées où est encore enseigné le français, Esteqlal pour les garçons et Malalaï pour les filles. Partiellement détruits et fermés par les talibans, ils viennent de rouvrir en 2002. J’interviewe les élèves sur le thème « avoir 15 ans à Kaboul », une série que je décline depuis quelques temps dans plusieurs villes du monde (Moscou, Beyrouth, Johannesburg).

Immédiatement, les filles me paraissent beaucoup plus vives et enthousiastes. Elles rêvent de faire des études, de travailler quitte à faire passer cela avant la fondation d’une famille. Elles sont pleines d’espoir dans cette période de transition et ne manquent pas d’humour.
Plus réservés, les garçons s’observent et mesurent leurs réponses sur l’évolution du pays. Je sens une certaine prudence, peut-être une réticence dans leur propos.
Nous nous arrêtons dans une salle de sport qui vient, elle aussi, de rouvrir. Le matériel est incroyablement ancien et rouillé, les jeunes qui s’entraînent me disent vouloir « un corps d’athlète comme en Occident ». La télé d’une épicerie diffuse des clips de musique du voisin pakistanais, un attroupement joyeux se forme. Comment imaginer que la musique et la danse ont été bannies toutes ces dernières années ?
Nous rencontrons tour à tour des jeunes d’une école technique, les militaires français qui forment l’armée afghane, le responsable du cinéma Park qui tente de relancer ce qui était autrefois un symbole de la vie culturelle à Kaboul.
La statue de Kanishka
Un matin, nous franchissons les points de contrôle, tenus par les militaires américains pour sortir de la ville. Destination, le Musée National Afghan à Darulanam. Ce haut lieu de l’archéologie de l’Asie centrale a été également détruit par les talibans et l’heure est à la reconstruction.
À l’intérieur je découvre une salle immense pleine de caisses remplies de débris de statues millénaires, fracassées à la masse, dont il émerge des bouts de bras, de jambes ou une tête…
Un invraisemblable puzzle auquel se sont attaqués Daniel et Béatrice, deux archéologues envoyés par le musée Guimet de Paris. Ils me racontent l’ampleur de leur tâche et leur fierté : avoir réussi à reconstituer la statue de Kanishka (800 morceaux !), le fondateur de la réunion des tribus afghanes qui trône maintenant à l’entrée du bâtiment. Un symbole très apprécié par leurs confrères afghans et par la population…
Je loge dans une ancienne pension en ville au confort spartiate mais dont le calme est appréciable après une journée dans le bruit et la poussière. En poussant la porte, on découvre un fragile jardin de roses. Il y a donc quelqu’un qui s’escrime à faire pousser des roses dans un pays miné par les conflits depuis vingt ans. Le genre de détails que l’on n’a jamais le temps de raconter dans les reportages.

Tous les matins, au petit déjeuner, je croise Hans, un médecin allemand de 76 ans qui travaille à l’hôpital avec un matériel de fortune pour le compte d’une ONG. Je comprends à demi-mots qu’il est là depuis longtemps et n’a pas vraiment envie de rentrer dans son pays pour vivre une vie de retraité tranquille.
La semaine passe trop vite et arrive le moment le plus important de cette mission. Dans un pays où la musique était interdite et les musiciens persécutés il y a peu, l’équipe de direction de RFI a réussi à organiser – et c’est un véritable exploit – un concert dans une salle du lycée Esteqlal. En arrivant, nous découvrons les lieux sous la protection de deux blindés de l’armée française et des militaires. Ambiance ! Dans un coin, un piano éventré à coups de hache…
Pieds nus
Au programme : les trois musiciens de l’ensemble baroque XVIII-21 de Jean-Christophe Frisch et un groupe de sept musiciens afghans. Depuis une semaine, ils répètent ensemble et ont concocté un incroyable tissage de morceaux issus du répertoire baroque français (Lully, Marin Marais) et traditionnel afghan. Excellents musiciens de deux univers différents, ils se sont compris et nous offrent un moment unique de langage universel. Dans la salle, des familles, des femmes et des enfants, tout le monde retient son souffle.
Quand arrive le dernier morceau, un traditionnel afghan très enlevé, Carine Moretton, la flûtiste, jette ses sandales de côté et improvise un solo tout en dansant pieds nus. Un geste tout à fait envisageable chez nous mais tellement osé ici !
Je sens un frémissement parcourir la salle et je lis un début d’inquiétude sur le visage des officiels. Le conseiller culturel de l’ambassade me dira plus tard qu’il avait eu à ce moment des sueurs froides et prié pour que cela n’aille pas plus loin !

Le concert est un franc succès, il laissera des souvenirs indélébiles à tous ceux qui l’ont vécu et Jean-Christophe Frisch y consacrera une large part dans le livre qui retrace sa carrière. Après le concert, il m’apprendra que des femmes afghanes se sont réunies dans une salle avec Carine, elles se sont embrassées et ont pleuré, tellement fières de voir que l’une d’entre elle pouvait jouer et danser sur une scène !
Je ne suis pas mécontent d’avoir pris le temps d’interviewer les musiciens pendant les répétions puis avant et après le concert dont j’ai aussi enregistré des extraits avec mon Nagra. Tous me disent avoir vécu une expérience unique.
Le surlendemain nous quittons l’Afghanistan et retournons à Paris via Bakou en Azerbaïdjan.

Le dernier soir Ahmad m’a invité dans sa famille, vif souvenir là aussi. Au moment de nous séparer nous nous nous promettons de rester en contact. Bien sûr nous n’en ferons rien.
À l’été 2021, les talibans reprirent le contrôle du pays et c’en était vraiment fini de cette période étonnante.
Quand j’entends les nouvelles de l’Afghanistan, je repense immanquablement aux jeunes filles du lycée Malalaï, à leurs rires, leurs yeux clairs et leur façon de s’appliquer pour parler le français. Je me demande toujours où elles sont aujourd’hui.
L’auteur

Patrick Chompré
Né en 1958 à Paris
1983-1989 : journaliste à la Dépêche du Midi, et dans les locales de Radio France
1992-2005 : producteur à France-Culture, France-Musique et RFI (responsable de la programmation musicale puis producteur de
magazines)
1999-2007 : RFI, Producteur de l’émission quotidienne « Le monde change »
2007-2012 : Chef-adjoint puis chef du service Sciences
2012-2022 : chef-adjoint puis chef du service « France Sciences Santé Environnement » et chroniqueur (Dernières nouvelles des étoiles)
Co-auteur du Dictionnaire du Rock (Éditions Robert Laffont) et de Gainsbourg, rue de Verneuil (Éditions PC).



































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