L’invention de la discothèque de RFI
par Anne Khédir Souheil
L’aventure débute au 15e étage de la tour centrale de la Maison de la Radio, un lieu où les rêves musicaux ont pris vie. C’est en 1983 que Gilles Obringer, en pleine ascension avec son émission Canal Tropical, se débat avec un dilemme existentiel : quel logo choisir pour son papier à en-tête ? Un vrai casse-tête, n’est-ce pas ? En quête d’un coin où poser ses valises, il découvre le petit sanctuaire où je m’affairais à préparer les disques de nouveautés destinés aux radios africaines, dans le cadre du service de la coopération.
Le lieu lui plaît immédiatement : une vue imprenable sur la tour Eiffel et, cerise sur le gâteau, la musique à fond ne dérangeait personne ! Avec Gilles, pas question d’écouter en sourdine, c’était plutôt ambiance concert privé ! 😂 Nous avons déniché deux bureaux, une étagère et une platine. Le téléphone était là (pas de portable à l’époque, bien sûr), et tout semblait parfait. Gilles pouvait enfin préparer ses émissions dans la sérénité.
Une caverne d’Ali Baba
Rapidement, j’ai entrepris de récupérer ses disques pour les proposer aux journalistes. C’est ainsi que Christophe Boisbouvier, Hassan Diop et Jean-Karim Fall ont commencé à faire leur apparition quotidienne, empruntant nos nouveautés comme des enfants dans un magasin de bonbons. Puis, ce que nous appelions « radio couloir » a fait son œuvre, attirant de nombreux réalisateurs d’émissions africaines, qui venaient choisir eux-mêmes leurs disques. Une véritable caverne d’Ali Baba musicale !

Les maisons de distribution ont commencé à frapper à notre porte, nous proposant leurs nouveautés, principalement des musiques africaines et caribéennes. Des artistes en devenir, pleins d’espoir, venaient frapper à notre porte avec leurs albums ou leurs cassettes sous le bras, rêvant de passer dans Canal Tropical. RFI, grâce à Gilles, a fait découvrir de véritables talents, dont certains sont devenus des vedettes internationales. Je ne citerai que quelques noms : Kassav, Alpha Blondy, Youssou N’Dour, Angélique Kidjo, Mory Kanté… La liste est longue et scintillante.
Cependant, avec l’arrivée des rédactions de langues, de nouvelles demandes musicales sont rapidement apparues. Hélas, nous ne possédions pas encore les ressources pour y répondre. Il nous fallait un secteur enrichi de musiques du monde et créer un fonds musical unique en son genre.
Une discothèque traditionnelle de musiques du monde spécifique à RFI, voilà l’objectif ! J’avais une petite idée en tête, mais comment s’y prendre ?
Le rôle central de Gilles Obringer
Gilles, de son côté, alimentait déjà tout ce qui était Afrique-Caraïbes. Toujours à l’affût des dernières nouveautés, il n’hésitait pas à partir à Londres pour rapporter des trésors musicaux. Mais très vite, la place commença à manquer. Nous étions trop éloignés du cœur de RFI. Il était temps de trouver un vrai bureau ! J’ai donc pris mon courage à deux mains et envoyé un projet à ma direction. Surprise ! Elle a répondu « OK » ! Mais où et comment ?

Après quelques plaintes sur notre exil, nous avons déménagé du 15e étage à un bureau au 4e étage, porte D. Plus d’espace, plus près des studios, mais hélas, plus de vue sur la Tour Eiffel. Le pire ? Nous étions de plus en plus à l’étroit. Il nous fallait une vraie discothèque !
Je me suis renseignée à droite et à gauche. J’ai visité la discothèque centrale de Radio-France, un peu tristounette à mon goût, puis la nouvelle discothèque des Halles, moderne et prometteuse. C’était le moment de l’informatisation, et j’ai compris qu’il me fallait un budget. Aïe aïe ! 🤔
Mais comme l’informatisation pointait le bout de son nez à RFI, le problème a été résolu rapidement.
Avec un budget, tout est devenu plus facile. J’ai pu constituer un premier fonds de démarrage avec à peu près tous les secteurs : variétés européennes, anglo-saxonnes, jazz, blues, musiques de films et, bien sûr, musiques du monde. Mais le plus gros morceau restait à venir : comment dénicher les musiques traditionnelles du monde ?
C’est alors qu’une idée m’est venue, inspirée par Gilles et ses jeunes auditeurs : il avait créé une carte nominative de reporters Canal Tropical ! Munis de leur carte, ces « reporters » avaient un accès gratuit pour assister à tous les concerts et manifestations et ainsi envoyer des infos toutes fraîches pour ses émissions !
J’ai donc commencé à demander à tous les reporters, réalisateurs ou autres qui voyageaient s’ils pouvaient fouiner dans les petites boutiques pour rapporter des disques du pays où ils se trouvaient. Cela a très bien fonctionné !

Pour l’anecdote, Nikos Aliagas s’est chargé du secteur « grec » et me rapportait à chaque voyage des disques trouvés dans des petites boutiques. Il m’en faisait la traduction, et c’était royal pour nous. Quant à Fady Matar, il est revenu du Liban avec une valise pleine de disques orientaux (et quelques soucis à la douane, je crois). Pour la traduction des disques arabes, c’est mon mari qui s’y est collé, tout en enrichissant le fonds avec de la musique tunisienne et égyptienne.
Avec le service informatique, nous avons créé le logiciel discothèque. Nous avons enregistré tous les CDs, vinyles, 45 tours, 33 tours et même 78 tours. La nouvelle et immense discothèque a ouvert ses portes, et d’une personne (Gilles), nous sommes passés à sept !
La discothèque est devenue un lieu incontournable, dans une ambiance conviviale et joyeuse, toujours envahie par la musique et la découverte. D’un bruitage de pas sur du gravier à la musique Inuit ou maori, en passant par Chopin ou le dernier Michael Jackson, chacun y trouvait son bonheur !
Voilà comment, au 15e étage de la Maison de la Radio, une simple idée a pris vie et a fait danser le monde entier.

L’auteur

Anne Khédir Souheil
Née le 3 mai 1945 à La Flèche (Sarthe)
1966 : Licence de littérature à la Sorbonne
1968 : Secrétaire de direction auprès de Bechir Ben Yahmed, à Jeune Afrique puis au ministère de la Culture.
1983 : Entrée à RFI au service Documentation.
2007 : Départ à la retraite



































Laisser un commentaire