Et le 11 septembre 2001 arriva…
par Philippe Couve
Le 11 septembre 2001, pendant que les tours jumelles s’effondraient à New York, une autre bataille se jouait sur les sites web d’info du monde entier. Face à l’afflux massif d’internautes en quête d’informations, les sites d’actualité tombaient les uns après les autres. À RFI, l’équipe multimédia a dû improviser : débrancher le site pour revenir aux techniques artisanales du web des débuts. Récit d’une journée qui a révélé autant les limites du journalisme en ligne naissant que sa formidable capacité d’adaptation.
De mémoire, il ne fait pas très chaud à Paris ce 11 septembre 2001. En revanche, à New York, c’est l’une de ces belles journées de fin d’été. On voyait bien le ciel bleu et un large panache de fumée s’élever au dessus des gratte-ciel sur les images de CNN filmées en direct depuis Manhattan.
Lorsque les premières infos nous parviennent un peu avant 15h00, on allume les télés du bureau de la rédaction internet situé près de la porte B, au 4e étage de la Maison de la radio. On ne sait pas encore grand-chose si ce n’est qu’un avion a percuté un immeuble, le World Trade Center.
Aussitôt, l’équipe multimédia (comme on disait alors) se mobilise pour traiter l’événement. Et pour les médias en ligne, l’événement va être un tournant plutôt douloureux comme vous allez voir.

Petit retour en arrière. Le travail de la rédaction multimédia a profondément changé au cours des mois qui précèdent ce 11 septembre 2001. RFI a été l’un des premiers médias français à se lancer sur internet sous la houlette de Hugo Sada avec Gilles Raillard, mais la radio a du mal à passer à l’étape suivante.
Les auditeurs francophones des Etats-Unis ont été l’aiguillon dès 1995/1996 pour inciter la direction à faire naître un site internet qui proposerait notamment la revue de presse en version texte à un moment où les journaux français ne sont pas encore disponibles sur le web naissant.
Ensuite est venue la possibilité d’écouter la radio en direct puis en différé pour quelques rendez-vous phares de l’antenne. Mais pas question de vidéo et très peu de photos, à l’époque car les débits des modems et les technologies ne le permettent pas encore. Même écouter l’audio est souvent un défi quand le logiciel Real Player refuse de se lancer ou met l’écoute « en mémoire tampon » pendant de longs moments.
MFI, l’atout secret de RFI
La force de RFI, à l’époque, est de disposer de MFI, une agence de presse interne, et donc de produire du texte, ce qui était rare pour une radio et essentiel pour le web. MFI était un service de coopération à destination des journaux du continent africain qui expédiait chaque semaine des enveloppes papier avec des articles imprimés que ces journaux pouvaient reprendre librement dans leurs pages.
Une équipe dirigée par Thierry Perret produit donc des articles en français avec le renfort de quelques pigistes. C’est cette matière qui va constituer les premiers contenus mis en ligne par RFI.
A cette époque, dans les années 90, pas de mise à jour très régulière du site mais l’équipe produit des articles et des dossiers qui anticipent l’actualité prévisible et notamment les grands rendez-vous internationaux.
Quelques très rares journalistes de la radio, dont je fais partie, proposent leur collaboration au service internet. Je me souviens d’enquêtes menées pour le service reportage de l’antenne, que j’ai ensuite converties en « articles multimédia » avec l’aide d’Alain Neveu et de Fatou Gassama qui étaient alors webmasters du site.
Des pages construites à la main
A cette époque, chaque page du site doit être construite « à la main » en recréant tout le système de navigation avec l’outil Dreamweaver. Les outils de gestion de site web (les CMS, content management system) ne viendront que plus tard. C’est encore un travail artisanal qui a le mérite de faire collaborer étroitement dimension éditoriale et technique.
Mais cette manière de faire semble déjà un peu dépassée. Pour tout dire, au tournant des années 2000, le site précurseur de 1995/1996 a un peu perdu de sa superbe en évoluant assez peu et les récompenses glanées à sa création, comme ce Clic d’or 1997 prennent la poussière sur un coin de bureau.
Une nouvelle version du site existe dans les cartons mais elle peine à voir le jour pour toute une série de raisons techniques et de politique interne décourageant les meilleures volontés.

En prenant les commandes du site web avec Olivier Da Lage en mai 2000, nous savons que le premier défi est de passer à une production d’actualité régulière sur le web qui vienne en résonance avec la dimension tout actu de la radio depuis 1996. Et le 11 septembre 2001, c’est tout cet historique d’artisanat qui va nous servir.
Au deuxième trimestre de l’année 2000, nous réussissons à mettre en place une conférence de rédaction chaque matin et une production quotidienne d’articles. Nous forçons le destin en lançant la nouvelle version du site web basé sur un CMS qui ne répond pas complètement à nos besoins et dont la technologie reste fragile. Mais il a un avantage clair en termes de réactivité : il ne nécessite plus la fabrication des pages une à une.
Panne générale sur les sites d’info
Lorsque nous voyons sur l’écran de CNN le second avion percuter le World Trade Center à 15h03, deux évidences nous frappent : l’hypothèse de l’accident ne tient plus et la ruée de la population connectée sur le web à cette heure de bureau va être compliquée à gérer techniquement.
Il ne faut que quelques dizaines de minutes pour que le site web de RFI devienne inaccessible. Il en sera de même pour la quasi-totalité des sites d’info dans le monde qui se trouvent confrontés à un nombre de visites jamais vu dans leur courte histoire.

C’est à ce moment que je décide de débrancher ce que nous appelons le nouveau site pour repasser dans le mode ancien, celui où l’on construisait les pages à la main, une par une. Cette technique avait l’avantage de beaucoup moins solliciter les serveurs et donc de pouvoir faire face à un afflux important de visiteurs.
Nous avons passé l’après-midi de ce 11 septembre 2001, pendant que les tours nord et sud du World Trade Center s’effondraient, à reconstruire un site de fortune, le plus léger possible, qui proposait le flux audio en direct (édition spéciale) et quelques articles produits par la rédaction.
Internet a gardé quelques traces de cette production même si les audios ne sont plus disponibles :
Le syndrome de Pearl Harbor par Philippe Couve :
http://www1.rfi.fr/actufr/articles/021/article_10056.asp
Chronologie d’une campagne de terreur :
http://www1.rfi.fr/actufr/articles/021/article_10052.asp
Les Etats-Unis frappés au cœur par Francine Quentin :
http://www1.rfi.fr/actufr/articles/021/article_10055.asp
L’Afrique choquée par Didier Sanson :
http://www1.rfi.fr/actufr/articles/021/article_10049.asp
Au sein de cette équipe, je voudrais citer aussi (et j’espère n’oublier personne) les journalistes Clarisse Vernhes, Philippe Quillerier-Lesieur, Valérie Gas, Christophe Champin, Sylvie Berruet et Elio Comarin ; et les assistant·es d’édition Darya Kianpour, Marc Verney, Stéphanie Bourgoing, Pascale Hamon, Claire Wissing et Thomas Bourdeau.
Un correspondant à New York dépité dans les Caraïbes
Finalement, nous avons donc pu publier quelques articles et proposer le flux audio de RFI à une audience qui a découvert la puissance d’internet pour l’actualité en continu. Avant de parvenir à revenir au nouveau site dans les jours suivants afin de proposer plus largement la production éditoriale de la rédaction radio et celle de la rédaction internet ainsi que des pigistes présents partout dans le monde.

Je ne peux pas citer tous les correspondants et les correspondantes qui produisaient des articles pour le site web mais je garde en mémoire le désarroi de notre correspondant à New York. Philippe Bolopion nous proposait très régulièrement d’excellents papiers sur les Etats-Unis ou sur l’ONU et la diplomatie internationale. Mais le hasard a voulu qu’il fasse son voyage de noces dans les Caraïbes en ce début septembre 2001. Et c’est depuis les plages bordées de palmiers qu’il a assisté à l’événement majeur de l’actualité de ce début de siècle qui se produisait dans « sa » ville.
Dans les jours qui suivirent, tous les correspondants de RFI et plus largement quasiment tous les journalistes à travers le monde seront amenés à publier des articles en lien avec les attentats du World Trade Center. Un afflux massif sur le web dont quelques ingénieurs de Google à Palo Alto vont se demander comment faire ressortir l’essentiel. Leurs bricolages informatiques vont donner naissance à une newsletter interne chez Google qui servira de base à Google news quelques mois plus tard.
Une fois encore, internet allait bousculer le monde de l’information. Mais ça, c’est une autre histoire.
L’auteur

Philippe Couve
Né en 1967 à Saint Girons (Ariège)
1988-1990 ; Etudes de journalisme au CFJ et vacations de découpage de dépêches à RFI le week-end
1990-1991 : France Inter
1991 : AFP
1992 – 2010 : à RFI dont:
Présentateur de journaux et de tranches d’info ; Reporter au service France ; Grand-reporter au service reportage ; Rédacteur en chef adjoint à la rédaction internet ; Formation internationale ; Producteur à l’Atelier des médias ; Initiateur de Mondoblog.
Depuis 2010 : création et direction des entreprises Samsa.fr et Samsa Africa (organismes de formation et sociétés de conseil en stratégie éditoriale).



































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