Le « blues » du tirailleur, et autres histoires
par Thierry Perret
À Bamako la Maison des Anciens combattants jouxte la Grande Mosquée, au cœur de la capitale malienne. Quand je m’y rends, début 2010, c’est pour rencontrer quelques rescapés de la grande aventure des tirailleurs, ceux qu’on appela sénégalais et furent plus souvent soudanais (de l’ancienne division administrative du Soudan français) et de l’ensemble de l’Afrique de l’ouest.
L’endroit est un peu désolant, les quelques vieux qui s’y trouvent ressemblent à des malades traînant leur ennui dans un hôpital. Du moins, ils sont heureux que quelqu’un s’intéresse enfin à eux ; bien sûr, s’empresse-t-on de leur répondre, la France les a oubliés. La France ? Non, disent-ils, les Maliens ! Notre histoire ne les intéresse pas…
Un véritable tour de force
Je suis venu à Bamako pour préparer, à l’occasion du cinquantenaire des indépendances africaines, un hommage aux tirailleurs. On recherche des témoignages, des traces. Mais il y en a peu. A la radio nationale, nous sommes allés fouiller avec Lamine Coulibaly dans les archives, sans succès. Mais ce producteur d’émissions historiques et culturelles à l’ORTM a interviewé des anciens combattants, il a gardé ses archives personnelles ; et se fait fort de poursuivre la collecte.
Cette recherche aboutit, en mars 2010, à la mise en ligne après des mois de travail du site Tirailleurs 2010, un sous-site de Radio France Internationale, partagé avec le ministère français des Anciens Combattants. Véritable tour de force, il compile des milliers de documents photographiques et sonores, mais s’est accompli dans une relative indifférence au sein de la radio mondiale. La reconnaissance viendra de l’extérieur. Le ministère des Anciens Combattants organise, le 13 avril, une grande soirée sur l’épopée des tirailleurs sénégalais, où le site Tirailleurs 2010 est présenté, avec l’installation de bornes de diffusion de « paroles » de tirailleurs, et la projection d’un film sur la Force noire.

Ces paroles de tirailleurs sont précieuses, car elles sont rares. Les témoins vivants ont disparu : Alassane Ndiaye, dernier survivant africain de la Grande guerre, s’est éteint en 1998. Ne restent quasiment plus d’acteurs de 1940, et de moins en moins de tirailleurs ayant combattu dans les opérations post-seconde guerre mondiale menées par la France dans ses colonies.
Après avoir écumé tout ce qui pouvait se trouver dans les archives sonores de RFI et de l’institut national de l’audiovisuel (INA), nous avions donc lancé un appel aux radios africaines. Que pouvaient-elles partager de leurs propres archives ? En vérité peu de choses, car on a pu vérifier à cette occasion qu’elles étaient très lacunaires. Le propos fut alors d’inciter ces partenaires à recueillir les témoignages des derniers acteurs vivants, éventuellement de leurs descendants. Les responsables de plusieurs radios africaines se mobilisèrent alors, conscients de l’utilité de l’opération pour leur propre mémoire nationale, et les enregistrements commencèrent à affluer. Parmi elles on peut citer l’ORTM du Mali et l’ORTB du Bénin, qui plus que d’autres ont cru à cette aventure.
La boucle est bouclée
Ce sont ces témoignages qui allaient constituer pour partie le stock d’éléments audio, d’une grande richesse, contenu dans les 3 CDs « Mémoires de tirailleurs », produits la même année par RFI avec l’éditeur Frémeaux & Associés, spécialiste en France de l’archive sonore. On y entend Théogène Karabayinga, notre si cher collègue et ami, dont la belle voix claire et chaleureuse présente cet ensemble d’archives.
Avec cette opération « tirailleurs », la boucle était bouclée en quelque sorte. J’allais quitter RFI quelques mois plus tard et cette production renouait avec l’ancienne collaboration, autrefois intense, de RFI avec les radios africaines, dans la droite ligne de ce qu’avaient fait la SORAFOM, puis l’OCORA. Rappelons que la SORAFOM (Société de radiodiffusion de la France d’Outre-mer) a soutenu la création des offices publics de radio des états africains, lors de l’accession des pays d’Afrique à l’indépendance, dans les années 60.

C’est en quittant, au milieu des années 90, les services de l’info pour la coopération radio que j’ai pris conscience de son importance, peu perçue par les journalistes de RFI : à cette époque, sous l’égide du grand Bernard Schaeffer, un homme généreux et dévoué à la vocation africaine de RFI, la coopération radiophonique avec l’Afrique est dense et stimulante. Ce sera le cas jusqu’à la fin des années 1990, ayant même été renforcée par la création, en 1982 par Hervé Bourges, de Média France Intercontinents (MFI), une agence de presse d’abord chargée de produire des contenus écrits pour les besoins des animateurs radio, avant de s’élargir à la presse écrite du continent.
La coopération se réduit
Cette dimension de RFI va commencer à s’effacer avec l’arrivée, en 1995, de Jean-Paul Cluzel, qui rêve d’une radio tout-info à la française, désafricanisée, et ne perçoit plus cet enjeu de coopération. A sa suite, les autres PDG de RFI vont réduire la coopération à une peau de chagrin. La production écrite, elle, s’en sort mieux. Arrivé en 1992 à la tête de MFI, son rédacteur en chef Hugo Sada a l’intelligence souple et des idées affûtées : il propose de mettre MFI au service de la création, ces mêmes années, du service internet de RFI. Il sauve d’un même coup la rédaction de MFI et l’autonomie de ses productions pour l’Afrique.
Je sais pourtant qu’il va falloir passer à autre chose quand, en 2000, je succède à Hugo Sada à la tête de l’agence, que j’avais rejointe deux années auparavant. La production de MFI, toujours très axée sur les articles thématiques de fond, convient moins dans un positionnement sur internet de plus en plus concurrentiel ; une rédaction spécifique sera créée. MFI y survit quelques temps, car si l’on garde un œil sur les reprises de ses articles par la presse africaine (qui entretemps s’est démultipliée avec la démocratisation) on s’aperçoit qu’elles sont abondantes. C’est aussi que l’agence a d’excellents collaborateurs, telle la flamboyante Marie Joannidis, venue de l’AFP, et que les articles de MFI font référence : l’agence reçoit d’ailleurs des commandes de dossiers de fond à l’occasion de grands événements institutionnels, tels les sommets Afrique-France ou les sommets de la francophonie.
Naît alors l’idée de compiler cette production dans des livres, au format de poche. L’un d’eux sera Cinémas d’Afrique, sous la plume d’Elisabeth Lequeret avec la contribution de Catherine Ruelle, Madame cinéma de RFI. Une autre gloire de RFI, le chef du service des sports Gérard Dreyfus, est sollicité pour produire un Passeport pour la CAN (Coupe d’Afrique des Nations) qui compile tout ce qu’il faut savoir sur la compétition.
L’un des plus aboutis de ces projets sera l’ouvrage de référence des Cent clés de l’Afrique, un projet d’écriture conduit avec Philippe Leymarie pour les éditions Hachette et enrichi avec l’abondante contribution des collaborateurs de MFI, en particulier Antoinette Delafin. C’est un succès, qui ouvre la voie à bien d’autres initiatives.
La naissance des éditions RFI
Ainsi débute le nouveau chapitre de ce qu’on appellera très improprement les produits dérivés. Auprès d’Antoine Schwartz, Jean-Jacques Dufayet, alors à la tête de RFI Musique, défend avec conviction l’intérêt de mieux valoriser les ressources sonores de RFI. C’est ce qui a été démontré par la confection en 2002, par Philippe Sainteny et Elikia Mbokolo, du coffret Afrique : une histoire sonore, qui a connu une grande popularité. Or, il se trouve dans les archives sonores de RFI de quoi produire des dizaines de coffrets de la même qualité. Je rejoins Jean-Jacques avec les archives de MFI et des projets similaires à l’écrit. Ainsi naissent les « éditions RFI ».
En peu d’années celles-ci produisent une dizaine d’ouvrages, dont le remarquable Atlas de la Francophonie écrit par Ariane Poissonnier, alors à la tête de MFI; et autant de CDs d’archives sonores, comprenant sur l’Afrique des compilations musicales de légende. En peu d’années, car sous la houlette hasardeuse de Christine Ockrent et Alain de Pouzilhac, l’ancien patron d’Havas nommé par Nicolas Sarkozy à un parfait contremploi, le bateau RFI tangue et beaucoup d’entre nous vont préférer prendre la porte, après une grève qui sera la plus longue de l’audiovisuel public depuis 1968.

De cette belle aventure, il reste quelques anecdotes savoureuses : lorsque nous demandons à Christine Ockrent de bien vouloir préfacer un livre RFI sur les grands discours de l’histoire contemporaine, son secrétariat nous demande s’il est prévu une rémunération pour la préfacière (!). Autre moment, plus positif, lorsque nous déterrons, avec Théogène Karabayinga, un enregistrement du grand metteur en scène Antoine Vitez : à Avignon en 1968, il a lu en intégralité le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire.
C’est une magnifique trouvaille, et je contacte aussitôt Daniel Delas, un ami grand spécialiste de Césaire et Senghor, pour rédiger un texte de présentation. C’est ainsi que sera publié, avec les éditions Textuel, un livre-CD d’anthologie. Parlons aussi des heures en studio passées avec l’écrivain Dany Laferrière : le futur académicien y lit l’intégralité de son dernier livre, paru en 2009, l’Enigme du retour, un témoignage émouvant après le tremblement de terre d’Haïti. Un jour, la tâche harassante le faisant suer à grosses gouttes, Dany Laferrière enlève sa chemise et torse nu devant le micro poursuit sa lecture…
L’auteur

Thierry Perret
Né en 1958 à Clermont-Ferrand
Journaliste à RFI de 1989 à 2010 dont :
. Correspondant à Dakar
. Journaliste au service Afrique
. Producteur au service de Coopération
. Adjoint puis chef de service de l’agence MFI
. Cofondateur des éditions RFI
Après RFI, il a été attaché culturel en Algérie et directeur délégué de l’Institut français d’Alexandrie (Egypte).
Spécialiste des médias africains, il a écrit plusieurs essais dont Le Temps des journalistes (Karthala, 2006).



































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