« Recrutée sans le savoir »
par Hélène Da Costa
Le 2 février 1983 fut mon jour de chance. Plus de quarante ans après, je n’en reviens toujours pas. Cet après-midi-là, je m’aventure dans les couloirs de la Maison de la Radio, en quête de piges à RFI. A cette époque, une carte de presse suffisait à franchir le barrage des appariteurs.
Revenue quelques mois plus tôt de l’Ile de la Réunion, après deux ans d’information locale et régionale au Quotidien de la Réunion et de l’Océan Indien, je fais mes premiers pas à la radio, dans une de ces radios libres apparues dans la foulée de la victoire de François Mitterrand en 1981 et la fin du monopole de l’ORTF.
Je présente le journal à Radio Ask, une radio arménienne, grecque et chypriote basée à Montmorency, au nord de Paris, alors que je ne suis ni arménienne, ni grecque, ni chypriote et que je n’ai pas pas le droit de toucher à ces sujets.
J’ai déjà fait une première incursion à RFI en octobre 1982. Pauls Fels, rédacteur en chef, m’avait brossé un portrait cauchemardesque de RFI. « On y travaille la nuit et il n’y a pas de boulot ».

Mais, ce 2 février 1983, l’ambiance a complétement changé. Dans le couloir du 5ème porte F, j’entends mon nom. Je découvre Jacques Plana, journaliste de Radio France, l’animateur du stage d’initiation à la radio que j’ai suivi la semaine précédente au CFPJ (Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes).
Nous avions sympathisé autour de l’océan Indien, lui ayant travaillé à Radio Seychelles et moi revenant de l’île de la Réunion. Il me demande ce que je fais là : « Je cherche du boulot ». Il me pousse dans le bureau du directeur de la rédaction, Fouad Benhalla, En son absence, je suis propulsée dans le bureau mitoyen où trônent Henri de Camaret et Raymond Pinçon, rédacteurs en chef.
Immédiatement sur le terrain
Après un bref coup d’œil à mon CV, Henri de Camaret me demande si j’ai déjà fait du social et si je sais me servir d’un Nagra. Pas désarçonnée, je lui réponds que « oui, bien sûr ».
« Il y a une grève des ouvriers immigrés chez Renault ». A l’époque, c’est ainsi qu’on en parlait. « Vous allez nous rapporter un reportage ». Je ne remercierai jamais assez Raymond Pinçon d’avoir ajouté « si vous ne rencontrez personne qui parle suffisamment bien le français, vous rapporterez un papier. »
J’ai passé des heures à écrire ce papier d’une minute qui, une fois enregistré, a atterri sous forme de bobineau dans le grand plat creux genre marocain qui accueillait la production de la journée. Mon papier a-t-il été diffusé sur les antennes ? Je l’ignore. RFI n’était pas alors le grand paquebot bien organisé qu’elle est devenue.
Les jours suivants, me voici pigiste, occupée à découper les dépêches crachées par les téléscripteurs et à les classer par région. Une tâche qui sera dévolue plus tard à des étudiants des écoles de journalisme, avant que les téléscripteurs ne disparaissent, remplacés par internet.

Je ne me sens pas dépaysée à RFI. Il y règne une joyeuse effervescence qui n’est pas sans me rappeler la radio libre où j’officie. Les contacts sont faciles : Henri de Camaret et la connexion DOM-TOM, pour moi la Réunion, pour lui la Nouvelle-Calédonie ; Alain de Chalvron tout juste nommé rédacteur en chef et que j’avais interviewé quelques jours auparavant pour Radio Ask à propos d’un livre sur le Liban qu’il venait de publier ; Raymond Pinçon, sa petite moustache, son œil malicieux et son rire. Je rêvais de travailler à l’international. Je sais désormais que c’est ici que je veux être !
Propulsée à l’antenne
Les petits lutins qui ont conspiré en ma faveur continuent d’œuvrer. Alors que je rentre chez mes parents, le téléphone sonne, je me précipite. A l’autre bout du fil, la voix d’Henri de Camaret : « Reviens tout de suite, Michel Marcland vient d’avoir une crise cardiaque, ce soir, tu fais le journal ! »
Je suis abasourdie. Henri de Camaret ne m’a jamais entendue au micro, si ce n’est cette malheureuse minute chez Renault ! A Radio Ask, le studio tenait dans un cagibi recouvert de boites d’œufs, en guise d’isolation phonique. Le studio de RFI me parait immense. Je ressens jusqu’à aujourd’hui l’empreinte du tract qui m’a alors saisie.
Il s’agit de lire à l’antenne le journal écrit par un autre journaliste et diffusé vers l’Amérique Latine à 3h du matin. Heureusement, Francis Lefebvre, l’assistant, Norbert Navarro et Jean-Pierre Boris, les journalistes, sont compréhensifs.

Cela ne se passe pas trop mal puisque je reviens le lendemain et les jours suivants. Heureusement, Michel Marcland se rétablira, m’ôtant toute culpabilité…
Entre temps, j’apprends que RFI va embaucher. Le jour de ma visite de février, une affiche annonçait une trentaine d’embauches. On m’envoie rencontrer Jeannette Magadoux, la chef du personnel, qui douche mes espoirs. « Rien n’est fait, me dit-elle. Vous préféreriez MFI, l’agence de presse écrite destinée à l’Afrique, ou le direct ? ». La question qui peut tuer en cas de mauvaise réponse. « J’aime bien les deux, mais je préférerais le direct car j’y travaille déjà ».
Ensuite, plus de nouvelles. Un jour, timidement, je me risque a poser la question de mon embauche à Fouad Benhalla. Éclat de rire. » « Tu ne sais pas que tu es embauchée ? ». J’ai été embauchée un 1er avril 1983 et on ne m’avait pas prévenue !
J’ai bénéficié d’une opportunité historique : l’arrivée comme directeur de RFI d’Hervé Bourges, grande figure des médias et de l’audiovisuel, qui a orchestré avec le gouvernement socialiste de l’époque le décollage de RFI, point de départ de son formidable développement.
J’ai été embauchée en CDI après seulement deux mois de piges, un miracle que les jeunes journalistes apprécieront à sa juste valeur.
Je suis restée à RFI 27 ans. Et j’ai aimé en sortir comme j’y étais entrée…. un premier avril !

L’auteure

Hélène Da Costa
Née en 1955 à Paris
Journaliste à RFI de 1983 à 2010
Présentatrice de journaux
Grand reporter au Service International
Chronique quotidienne sur l’Asie 1999-2002
Rédactrice- en- chef adjointe du week-end au service International, 2002-2005
Chronique des Français de l’étranger 2006-2010.
Après 2010, coach en Intelligence émotionnelle et Transitions professionnelles.



































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