Promoteur de langues africaines
par Robert Minangoy
Mon premier contact avec Radio France Internationale remonte à 1976, un an après sa création. J’étais alors simple auditeur vivant au Cameroun. Ecouter RFI en réglant son poste Ondes Courtes (OC) « au millimètre » sur les 15 300 KHz (bande des 13 mètres) durant la journée relevait de la prouesse. Le matin ou le soir, il fallait passer sur une autre fréquence : 9 800 KHz dans la bande des 49m…
Mais une fois la station captée, c’était un grand moment : suivre l’actualité en Afrique et dans le monde, dans ses moindres détails. Passionné de journalisme et d’Afrique, je vais rejoindre la rédaction RFI au début des années 80 pendant dix ans. Ensuite, je retournerai à mes premières amoures : la télévision. Je renouerai des liens avec RFI tout à fait par hasard, en qualité de diplomate français, au Nigeria en 2006, où j’occupais la fonction d’attaché audiovisuel régional.
A cette époque, le président-directeur général, Antoine Schwarz donne le « feu vert » pour lancer la première rédaction en langue africaine. Un projet pourtant ancien, rêvé sous la présidence d’Hervé Bourges, de 1982 à 1983. Malgré un plan de développement conséquent, RFI avait alors fixé ses priorités vers l’Amérique Latine et l’Afrique francophone. Hervé Bouges rejoindra très vite la direction de TF1 en 1983, laissant le projet des langues africaines au « point mort ».
2007, le premier service en langue africaine
Un projet qui réapparait en 2005 sous la présidence d’Antoine Schwartz. Un pari audacieux avec la création de rédactions « de proximité » au cœur des bassins linguistiques ciblés. Le premier choix se portera sur une des plus importantes langues sahéliennes, l’haoussa.
RFI Hausa va s’associer avec la VON (Voice of Nigeria). La radio publique nigériane diffusant à l’étranger est basée à Lagos. Craignant les risques d’avaries et de vols au port de Lagos, tout l’équipement technique est expédié par voie maritime à destination de Cotonou. La dernière étape sera le transfert par la route du conteneur jusqu’à Lagos. Au poste frontière les choses vont se compliquer… Si les douaniers béninois (fans de RFI) laissent passer le camion sans encombre, il n’en sera pas de même de leurs homologues nigérians qui retiennent le chauffeur et son camion.
Devant la rigidité des douaniers nigérians, Lanni Smith, journaliste à la rédaction anglaise qui avait été nommée responsable de la rédaction RFI Hausa me téléphone afin de trouver une solution et que le camion puisse terminer son trajet vers Lagos. Le temps presse car RFI Hausa espère tenir son engagement et livrer l’infrastructure technique indispensable à la toute nouvelle rédaction haoussa.

J’alerte l’ambassadeur de France à Abuja qui considérera l’enjeu comme un élément de la « soft diplomatie ». Après quelques jours de procédures administratives à Abuja auprès du Ministère des affaires étrangères du Nigeria, le camion et son conteneur sont acceptés comme « valise diplomatique ». Le chauffeur du camion, après avoir passé sept jours (et sept nuits !) dans sa cabine (de peur qu’on dévalise le conteneur) a pu enfin livrer son chargement à Lagos !
En mai 2007, Lanni Smith et sa vingtaine de collaborateurs lancent enfin RFI Hausa et ses deux heures quotidiennes de programmes, arrosant le Nigeria, le Niger et le Cameroun, et ses 120 millions de locuteurs hausaphones. RFI Hausa trouve immédiatement sa place parmi ses radios concurrentes.
La nouvelle approche africaine de RFI
Fort de ce succès, RFI ne va pas s’arrêter là. En 2010, à partir de Dar es Salaam (Tanzanie), RFI crée le service en langue swahili sous la houlette de David Coffey, journaliste irlandais venu du service anglais de RFI et excellent locuteur en swahili.
Revenu à RFI, ou plutôt à France Média Monde (FMM) en 2014, je me vois confier d’emblée par la présidente Marie-Christine Saragosse la mission de coordonner l’installation d’une rédaction en langue mandingue (40 millions de locuteurs en Afrique de l’Ouest). A l’évidence, la rédaction doit se situer au cœur de ce bassin linguistique. Pour la présidente de FMM, s’installer au Mali a valeur de symbole : sept mois auparavant, le 3 novembre 2013, nos confrères Ghislaine Dupont et Claude Verlon avaient été assassinés à Kidal.
Ma mission : monter une filiale de FMM à Bamako et comme l’exige la loi au Mali, trouver des locaux et recruter des journalistes pour constituer l’équipe. Imogen Lamb, venue du service anglais de RFI, sera la première rédactrice en chef de cette rédaction. Mais, de missions en missions, la situation sécuritaire se détériore dans la capitale malienne. Comme un signe d’avertissement, quelques semaines après mon passage à l’hôtel « Radisson Blu » de Bamako, l’établissement fera l’objet d’une attaque terroriste visant le personnel navigant d’Air-France.

Les confrères maliens que je rencontrais regrettaient la dégradation de la sécurité dans la ville et attendaient avec impatience que RFI puisse émettre au cœur de l’ancien empire du Mandé. Fiers de la grande histoire de l’empire du Mali, mes amis de la RTM (que j’avais eus à former quelques années auparavant) me recommandèrent de baptiser la troisième rédaction en langue africaine RFI Mandekan, ce qui était finalement une évidence.
Le 7 mars 2015, le restaurant La Terrasse, fréquenté entre autres, par des expatriés et des experts onusiens, sera victime d’un attentat sanglant revendiqué par le groupe djihadiste Al-Mourabitoune. Un fanatique muni d’une kalachnikov dissimulée dans un sac de sport a tiré à l’aveugle sur les clients attablés. Bilan : cinq morts et une dizaine de blessés.
« Avec RFI Mandenkan, ma femme découvre le monde »
Ce drame va remettre en cause l’implantation de RFI Mandekan au Mali. Après un bref espoir d’installer la rédaction à Ouagadougou, où des locaux avaient été sélectionnés, le choix définitif se portera sur Dakar au Sénégal.
Pour la Présidente de FMM, l’objectif fixé doit être tenu. En attendant la fin des travaux à Dakar, la nouvelle équipe sera provisoirement installée à Issy-les-Moulineaux, au sein de la maison-mère de RFI.
Lundi 12 octobre 2015, le premier journal en mandingue est diffusé en Afrique de l’Ouest, et c’est un enchantement. Adama, mon fidèle chauffeur de Bamako appelle sur mon portable, fier d’avoir participé à cette aventure. « C’est extraordinaire : ma femme, qui ne parle pas français, découvre le monde grâce à RFI Mandenkan ». Et Adama d’ajouter : « Jusqu’à présent elle ne suivait que les radios locales et n’avait que des infos nationales ou de la région. Maintenant elle sait ce qui se passe aux Etats-Unis, en Europe, au Moyen-Orient et en Asie… ».
Quatre ans plus tard, la rédaction de RFI Mandenkan s’installe enfin à Dakar comme « tête de pont » de nouveaux projets.
La quatrième langue africaine sera le fulfulde, la langue maternelle des ethnies peules dispersées de la Guinée à l’ouest jusqu’au nord du Cameroun à l’est. Le 14 décembre 2020, RFI Fulfulde voit le jour. La rédaction à Dakar rassemble maintenant plus de quarante journalistes dans les deux langues !
Auditeurs et auditrices confirment spontanément leur appréciation des langues africaines. « Merci pour vos précieuses émissions sur la santé » ; « Plus qu’une simple radio, vous nous éduquez ». Ces messages résonnent en hausa, en fulfulde, en mandingue, en swahili. Les rendez-vous quotidiens où les auditeurs ont la parole, les magazines sur la santé, les droits de l’homme, l’environnement, l’agriculture et la pêche permettent d’échanger et partager des expériences de diverses régions.
RFI, dans ses diverses langues africaines, sait s’adapter aux circonstances du moment, aux crises politico-sociales ou environnementales (inondations, sécheresses, pandémies, conflits armés ou tensions, etc.).
En 2021, par exemple, RFI Hausa va proposer un programme « Retrouvons-nous » dédié aux familles séparées à la suite des attaques du mouvement Boko-Haram dans les villages du nord-est du Nigeria. Des dizaines de milliers de personnes sont concernées et ont trouvé refuge au Niger, au Tchad. Avec son réseau en ondes courtes, RFI Hausa proposera pendant un an, en partenariat avec le CICR du Nigeria, tous les jeudis, une émission dont le but est de réunir les familles dispersées. Les appels à témoins arrivent sur une ligne dédiée à « Da Rabon Ganawa ».
Traquer les infox
En parcourant les réseaux sociaux en langue swahili avec mes collègues de Nairobi, nous sommes consternés par la large manipulation des opinions au travers de discours de haine qui se répandent en Afrique de l’Est.

C’est ainsi qu’un magazine contre la désinformation, « Ukweli au Uongo » (« Vrai ou faux »), voit le jour en mars 2023. Diffusé chaque vendredi à 15h10 TU sur RFI Kiswahili, Jupiter Mayaka et Hillary Ingati décortiquent les deux fake news les plus répandues sur les réseaux sociaux locaux. Ils s’appuient sur des fact-checkers de la région (Congo Check, Africa Check) et bénéficient de l’aide des cellules infox de RFI et de France 24.
La popularisation des réseaux sociaux et des outils internet vont considérablement servir les rédactions de langues. Avec la mise en service de lignes WhatsApp, le rapprochement avec les auditrices va notamment s’intensifier. La mise à l’antenne de l’émission « Rayuwata » (« Ma vie »), émission quotidienne féminine en hausa, va libérer les paroles. Les femmes appellent du Ghana, du Niger du Nigeria… et même des Etats-Unis pour partager leur expérience et leur vécu comme mères, co-épouses ou femme célibataires. Les hommes en prennent pour leur grade. Peu importe : les voix s’expriment sur le planning familial, les mariages forcés, les unions en bas âge, le viol et l’harmonie dans un couple. Des spécialistes – hommes et femmes – apportent conseils et le débat s’installe. (https://www.rfi.fr/ha/shirye-shirye/rayuwata/)
RFI en langues africaines se tourne résolument vers la jeunesse. Que ce soit en mandenkan, en fulfulde ou en swahili, des programmes leurs sont dédiés. Tendances musicales, questions d’adolescence, insertion dans la société, sont les meilleurs repères.
Un travail de fond s’accomplit tous les jours dans ces langues africaines. Mais RFI n’est pas au bout de sa mission. Le continent africain regroupe près d’un tiers du patrimoine linguistique mondial. On y dénombre au bas mot 1.500 langues. La demande est forte et si les moyens lui en sont donnés, la radio mondiale pourrait bien s’exprimer demain en lingala, en amharique, en igbo, en yoruba, en sango, en kinyarwanda… et bien d’autres langues encore !
Quatre fois merci !
Na gode! (Hausa)
Asante Sana! ( Kiswahili)
I ni tchiyé! (Mandenkan)
A jaraama! (Fulfulde)
L’auteur

Robert Minangoy
Né en Avril 1954 à Bron
Premier passage à RFI de 1979 à 1990
Collaboration avec les chaînes de télévision La Cinq et France 3 de 1988 à 2006
Attaché audiovisuel au Cameroun (1976-1978), au Sénégal (1981-1983), au Cap-Vert (1986-1987), au Nigéria (2006-2009) et au Burundi (2009-2014)
Deuxième passage à RFI de 2014 à 2024
Production d’un documentaire consacré à la musique de Guinée (2 parties de 52 minutes chacune).



































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