Dans le jardin de Jean Vilar
par Pascal Paradou
Il est 10 heures ce matin du 11 juillet. Ciel bleu, plein soleil… un léger vent souffle dans le feuillage des micocouliers du jardin de la rue de Mons. Une estrade est installée devant la fontaine avec pour décor le haut de la muraille du Palais des Papes. Avignon 2013. La fébrilité est à son comble…
RFI organise son premier cycle de lectures théâtrales. Vieux rêve nourri par ma pratique de spectateur qui s’est délecté d’entendre des lectures « à la table » : Alain Cuny lisant Claudel, André Marcon lisant Novarina ou d’assister à des lectures de
Théâtre Ouvert initiées par Lucien Attoun, producteur passionné de France Culture.
Cécile Mégie est là. L’un et l’autre on se demande, très inquiets, s’il y a aura du public…
Qui pour entendre des auteurs africains inconnus ou presque ? Deux cents sièges sont disponibles, vides. Quand Marie-Christine Saragosse débarque peu avant l’ouverture des portes, elle est tout sourire, des dizaines de spectateurs et spectatrices attendent patiemment devant la Maison Jean Vilar, seul moyen d’accéder au Jardin. Les 200 places seront prises d’assaut !
« Ça va, ça va l’Afrique ! »
Cette année-là, le cycle de lectures se nomme « Ça va, ça va l’Afrique ! » avec un point d’exclamation, manière de se saluer en Afrique de l’Ouest. Jamais RFI n’avait fait une programmation au sein du Festival, avec six textes de six auteurs, lus en public, enregistrés et diffusés en différé sur les antennes de la radio.

Tout s’est décidé à la Maison de la Radio dans mon tout nouveau bureau d’adjoint des magazines avec Vincent Baudriller, le co-directeur du Festival. Ce cycle devait faire écho à l’invitation de Dieudonné Niangouna comme artiste associé de cette édition, le premier africain à avoir cette reconnaissance. « Attitude Clando » sera donc le premier texte choisi.
Un texte important car six ans auparavant, en 2007, le même Dieudonné participait pour la première fois au Festival en jouant ce texte, son texte, dans le jardin de Mons, à minuit dans un cercle de feu. Cette fois, à midi, dans le même lieu ce sera à son frère Criss de raconter l’errance et les rêveries de ce migrant clandestin.
Suivront des textes de Sony Labou Tansi, de Fiston Nasser Mwanza, Marie Louise Bibish Mumbu, Aristide Tarnagda et Julien Mabiala Bissila, tous mis en lecture par la metteuse en scène Catherine Boskowitz . Quelques mois plus tard, Aristide Tarnagda me dira, lors des Récréâtrales de Ouagadougou, qu’au village, ils avaient entendu et avaient compris, enfin, ce que voulait dire faire du théâtre. Pari gagné, RFI devenait « le plus grand théâtre du monde » comme annoncé fièrement dans le dossier de presse.
78 lectures programmées
L’aventure se poursuivra, sous les différentes directions du Festival, sous Olivier Py puis Tiago Rodrigues. Le cycle changeant de nom et devenant « Ça va, ça va le monde ! » pour s’ouvrir a des autrices libanaises, une turque, une roumaine, un Iranien, des haïtiens, tous francophones. Au total, à ce jour, 78 lectures ont été programmées à Avignon, enregistrées et diffusées et elles sont accessibles sur le net ; constituant une collection radiophonique originale pour entendre les auteur.e.s du Sud et prendre conscience d’un théâtre très politique et très ancré dans l’actualité du continent.
La guerre, les enfants soldats, les viols, la situation des femmes sont les grandes lignes de cette programmation qui, j’en ai eu la preuve, a trouvé son écho sur le continent. Lors d’un reportage à l’Ecole internationale de Théâtre du Bénin, sise sur la route des pêches entre Cotonou et Ouidah, Alougbine Dine son directeur me présente à sa promotion d’étudiant.e.s. A l’énoncé de mon nom, ils récitent en chœur le générique de l’émission. C’est pour eux, pour elles, le seul accès à des textes d’auteurs contemporains de l’extérieur.

En parallèle, et dans la foulée de ce succès, RFI a relancé un prix pour les auteurs de théâtre, dans la grande tradition du concours théâtral Interafricain initié par Françoise Ligier qui, de 1967 à 1992, a permis la découverte d’auteurs importants comme Sony Labou Tansi, Koffi Kwahulé ou Kossi Efoui (voir notre Histoire n°6, La révélation de la culture noire, par Michèle Rakotoson).
Encouragé par Marie-Agnès Sevestre, la directrice du Festival des Francophonies de Limoges, et par Koffi Kwahulé lui-même pour qui les auteurs attendent le retour de ce prix, naitra le Prix RFI Théâtre avec à la clef une résidence d’écriture financée par l’Institut français et un chèque d’encouragement de la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques). La première année, le jury présidé par Alain Mabanckou se prononce sur une sélection de neuf textes proposés par la Maison des auteurs de Limoges. L’année suivante, ce sera un appel à écritures lancé sur les ondes et nous devrons traiter quelque deux cents candidatures… Et les éditions de s’enchaîner années après années, lauréats après lauréats.
Découverte et accompagnement
Dire les noms de ces auteurs et autrices, c’est dessiner une cartographie empirique des écritures contemporaines francophones. C’est aussi installer RFI dans un travail de découverte et d’accompagnement des écritures dramatiques du Sud . De nombreux festivals existent sur le continent, des lieux de résidences se créent comme la villa Ndar à St-Louis du Sénégal, des textes s’écrivent mais l’ensemble reste fragile.
La saison Africa 20.20 a fait flop, les théâtres français ont toujours beaucoup de mal à produire ou programmer des auteurs africains ou haïtiens, l’argent manque, le festival de Ouaga, longtemps le plus important en Afrique de l’Ouest, souffre de la situation politique du Burkina Faso. Cette « mission » retrouvée de RFI est donc plus que jamais d’actualité pour faire émerger des littératures, raconter l’actualité avec les mots des artistes …
A titre personnel, j’espère, pour les auteurs-autrices et les auditeurs-auditrices , que cette aventure puisse se poursuivre dans les années à venir avec les futures équipes de RFI !
Les derniers lauréats du Prix RFI Théâtre
Julien Mabiala Bissila ( RDC) pour Chemin de fer ;
Hala Moughanie (Liban) pour Tais-toi et creuse ;
Hakim Bah (Guinée) pour Convulsions ;
Edouard Elvis Bvouma (Cameroun) pour La poupée barbue ;
Sedjro Giovanni Houansou (Bénin) pour Les Inamovibles ;
Valérie Cachard Liban) pour Victoria K, Delphine Seyrig et moi ou la petite chaise jaune ;
Souleymane Bah (Guinée) pour La Cargaison ;
Jean D’Amérique ( Haïti) pour Opéra Poussière ;
Gaelle Bien-Aimé (Haïti) pour Port-au-Prince et sa douce nuit ;
Eric Delphin Kwégoué (Cameroun) pour A cœur ouvert ;
Gad Bensalem (Madagascar) pour Enfant .
Prochain.e lauréat.e : septembre 2025. Son nom sera révélé comme chaque année à Limoges lors du Festival les Zébrures d’automne.
L’auteur

Pascal Paradou
Né en 1962 à Bayonne
Entré à RFI en 1987 – Principales fonctions :
Présentateur de Culture vive de 1999 à 2012
Chef du service Culture
Adjoint à la directrice en charge des magazines de 2012 à 2017
Adjoint au directeur en charge de la Francophonie et des opérations culturelles depuis 2017
Présentateur de l’émission De vive(s) voix



































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