« J’ai dirigé la résurrection de RFI »
par Fouad Benhalla (avec Jacqueline Papet)
La radio baptisée RFI en 1975 avait peu de moyens, on comprendra pourquoi ici. Il faudra attendre l’arrivée de la Gauche au pouvoir en juin 1981 pour que la station connaisse un véritable rebond. La pugnacité de son directeur général Hervé Bourges y est pour beaucoup. Mais un an après sa nomination, Hervé Bourges prend les rênes de TF1. C’est Fouad Benhalla qui lui succède à la direction générale de l’entreprise et il aura pour mission, pendant quatre ans, de la gérer. Jacqueline Papet, une des personnes à l’origine de ce site, est allée à sa rencontre et lui a d’abord demandé quels souvenirs il gardait de cette relance de RFI .
Il faut revenir sur le passé : les émissions vers l’étranger ont été supprimées totalement en 1974 et RFI a été maintenue uniquement sur l’Afrique. En octobre 1975, le président Valéry Giscard d’Estaing se rend à Moscou et ce voyage ne se passe pas aussi bien qu’attendu côté français. A ce moment, certains responsables se sont aperçus qu’ils n’avaient plus aucun moyen de s’adresser à l’opinion publique internationale et en particulier soviétique. Dès le retour de Valéry Giscard d’Estaing de Moscou, ses collaborateurs commencent à réfléchir aux moyens de relancer les émissions en langues étrangères, notamment en russe.
La Présidence de la République confie alors au ministère de la Défense une étude en ce sens. Une première ébauche est réalisée par cette structure. Dans le même temps, la direction de l’information et de la communication du ministère des Affaires Étrangères commence à étudier un certain nombre de scénarios.
Après l’échec de Moscou
Tout cela est resté dans le vague mais nous, à RFI, on a eu des échos sur cette réflexion extérieure. Un de nos journalistes, Thomas Schreiber, avait ses entrées chez les militaires et probablement un peu aussi avec les services. Il connaissait bien l’Europe de l’Est et pratiquait plusieurs langues. Il m’a parlé de ce travail. On s’est mis à rassembler des idées. Il se trouve qu’à l’époque, je travaillais déjà pour ma thèse de doctorat d’état sur « le rôle de la radio et de la télévision dans les relations internationales ». Cela m’a permis de collecter ici et là des documents notamment à la BBC à Londres et on a commencé à mettre tout ça en forme.

C’est à ce moment-là qu’intervient la victoire de la gauche en 1981. Et pour la gauche, cette question des émissions vers l’étranger était quasi idéologique. L’idée de les relancer était soutenue par Régis Debray à l’Elysée, Jérôme Clément à Matignon, Georges Fillioud, ancien journaliste devenu ministre de la Communication et par Claude Cheysson au Quai d’Orsay, adepte d’un rapprochement avec le tiers-monde.
Hervé Bourges est nommé directeur mais il doit attendre la fin de son mandat à l’Unesco pour rejoindre RFI en décembre 1981. De juin à décembre nous avons dû faire fonctionner RFI dans des conditions très difficiles. J’assurais l’intérim. Pendant ce temps, Hervé Bourges faisait des déclarations tonitruantes notamment au journal Soleil de Dakar pour dire qu’il allait tout changer à RFI, que rien n’allait, qu’il ne connaissait pas le rédacteur en chef, « ce Benhalla » !
Il faudra une intervention de Michèle Cotta, qui était alors PDG de Radio France et de RFI, pour calmer les esprits.
Mitterrand mis devant le fait accompli
JP : J’y ai participé mais est-ce que vous pouvez nous rappeler qui était dans le groupe qui a rédigé le plan de développement ?
– Mais nous… Dans cette équipe il y avait Raymond Pinçon, Thomas Schreiber, Henri de Camaret, vous Jacqueline, et donc moi. Nous avons continué à travailler presque clandestinement. Quand Hervé Bourges a été nommé directeur général de RFI, je l’ai vu et je lui ai expliqué où nous en étions de ce plan de relance. Je lui ai communiqué nos documents et il a décidé de faire appel à Jean-Paul Chailleux avec qui il avait travaillé en Afrique pour mettre en forme la réflexion en cours.
Jean-Paul Chailleux est parti en Bretagne et à son retour, une semaine plus tard, il avait un plan bien structuré qui est tout de suite devenu « le plan Bourges »… alors que la paternité était double puisque nous y avions notre part. Mais c’est vrai que Bourges l’a rendu public et l’a fait adopter. Ça s’est passé comme s’il avait eu l’accord de Mitterrand à qui il avait envoyé une lettre accompagnant le document. Mais en fait, la réponse de la présidence de la République était une réponse toute faite, il n’y avait pas d’accord clair… La fait est que le processus était lancé et nous avons été reçus, Hervé Bourges et moi, par Michel Charasse, un des conseillers du Président à l’Elysée.
JP : On est passé tout de suite aux recrutements ?
– Oui. Nous avons commencé avec les recrutements pour le « service mondial » en français et pour le secteur des langues. C’est ainsi que le plan quinquennal a démarré. A l’époque le recrutement nous posait des problèmes, notamment pour les langues, avec l’Inspection du travail dont l’accord était obligatoire et qui voulait que l’on recrute… en France. Or, quand j’étais allé à la BBC pour ma thèse, les Anglais m’avaient expliqué qu’un journaliste qui a quitté son pays depuis plus de cinq ans ne parle plus correctement sa langue qui, entre temps, a évolué. Nous avons donc décidé de recruter le maximum possible de journalistes sur place en Amérique latine et dans les pays de l’Est.

JP : Quels furent les principaux obstacles à l’application de ce plan ?
– Il y a eu des obstacles budgétaires mais avec les idées que l’on avait et les soutiens extérieurs, nous avons pu régler ces problèmes. Bourges était une vraie locomotive. Nous avions même les sympathies parlementaires et notamment celle du sénateur Cluzel. En tout cas, pas plus de difficultés que les autres sociétés de l’audiovisuel public.
JP : Parlons des relations RFI-Radio France… RFI est devenu autonome en 1982 et indépendante en 1986 alors que Jean-Noël Jeanneney était PDG de Radio France et voulait nous garder dans son giron. Comment s’est passé le divorce ?
– Lorsque la séparation est intervenue, j’étais déjà un peu à la marge car en 1986 je savais que j’allais partir. Je l’avais d’ailleurs écrit dans un bulletin interne en disant que les choses allaient changer, que le bateau allait tanguer mais qu’il était maintenant en haute mer et allait poursuivre sa route. Les relations RFI-RF étaient très difficiles car il y avait beaucoup d’imbrications : les bureaux appartenaient à Radio France, le fameux Centre de Modulation également, de même que les studios. Donc il fallait négocier chaque année les loyers. C’était une source de tension. Pourtant les négociations étaient menées par Gilbert Calafato, qui était le secrétaire général de RFI après avoir été le directeur financier de Radio France.
« Les politiques nous ont laissé en paix »
A RFI le directeur général avait un statut de responsable social, donc il jouissait d’une relative autonomie. Le président de Radio France, Jean-Noël Jeanneney avait beau être aussi président de RFI, nous lui laissions très peu de place. Jeanneney découvrait des décisions que nous avions prises lors du conseil d’administration qu’il présidait. Nous ne sommes jamais allés jusqu’au clash mais il faut reconnaître que nos relations professionnelles et personnelles n’étaient pas bonnes. Sur le plan éditorial, il y a eu aussi des problèmes. Nous diffusions sur RFI certaines émissions de France Inter qui n’étaient pas adaptées à nos auditoires, notamment le journal de 19 heures qui pouvait commencer par une grève des camionneurs alors qu’il se passait des événements graves en Afrique.
JP : La loi de 1986 a finalement donné son indépendance à RFI. Et vous êtes parti…
– J’ai été heureux à RFI. Bourges, qui n’y a passé qu’un an, disait que cela avait été la meilleure période de sa vie. Pour moi ce fut très riche avec une équipe de choc, très soudée. Nous avons beaucoup inventé…
Plusieurs émissions que nous avions créées existent toujours quarante ans plus tard même si les titres ont changé : Priorité santé, Afrique sport, Canal tropical devenu Couleur tropicale, Fréquence Lire , le cinéma… Il y avait des personnalités marquantes : Henri de Camaret, Raymond Pinçon, Nicolas Levkov, Jean Diatta.
A l’époque le pouvoir politique nous a laissés en paix… Il faut le dire, alors même que des protestations arrivaient régulièrement au quai d’Orsay. Plusieurs fois j’ai été convoqué au ministère pour écouter les doléances d’un ambassadeur, ou alors je recevais directement des appels téléphoniques de responsables africains. Un jour le président Bongo m’a appelé parce que RFI avait dit qu’il y avait des prisonniers politiques au Gabon. Je lui ai répondu que d’autres pays africains en avaient beaucoup plus que son pays et qu’il devait donc plutôt se réjouir que protester. Le président est resté interloqué.
L’après Fouad
1986 : RFI, société filiale de Radio France depuis 1982, devient par la loi Léotard une société nationale de programmes totalement indépendante.
Son premier PDG, Henri Tézenas du Montcel, la dirigera jusqu’en 1989.
Sa désignation est intervenue après une polémique provoquée par Michel Péricard, député RPR qui voulait faire de RFI « la voix de la France » et de ses salariés des fonctionnaires, en faisant désigner son PDG par le Conseil des ministres.
La mobilisation syndicale fut immédiate notamment auprès des députés et des sénateurs et le pouvoir tranchera la poire en deux en faisant désigner le PDG par le CSA, choisi parmi les représentants de l’Etat au sein du Conseil d’administration de la radio.
Henri Tézenas du Montcel se révélera indépendant du pouvoir.
L’auteur

Fouad Benhalla
Né le 9 janvier 1937 dans le département de Sétif, dans l’Algérie alors française.
Docteur en droit et sciences politiques.
Entré à l’ORTF en 1958.
Secrétaire de rédaction, puis rédacteur en chef adjoint, devient rédacteur en chef en 1981 et directeur de la rédaction, puis directeur général, en 1982.
Quitte RFI en 1986 pour TDF, puis Canal+ et CFI.



































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