A la recherche d’un continent radiophonique englouti
par Bernard Schoeffer
En plus de 50 ans, il a changé de nom plusieurs fois. Mais jusqu’à sa disparition par voie d’extinction, au début des années 2000, ceux qui y travaillaient et ceux qui l’utilisaient ont continué à l’appeler par son nom d’origine : « le Service Coopération ». Pour faire plus court, on disait souvent la Coopé . Sa mission : envoyer aux radios partenaires des programmes clés en main qu’elles pouvaient utiliser à leur guise.
Peut-être est-il difficile aujourd’hui, où l’immédiateté prime, où la dématérialisation est partout, d’imaginer que nos productions étaient expédiées par la poste ou, quand nous le pouvions, par la valise diplomatique, ce qui revenait beaucoup moins cher. Il faut dire que ses origines remontent à loin, comme le raconte Jacqueline Papet dans La préhistoire de RFI, de 1931 à 1975.

En 1975, le Service devient partie intégrante de RFI, va s’y développer et devenir un partenaire essentiel des radios d’Afrique et de l’océan Indien, en augmentant le volume des programmes radiophoniques et en créant de nouvelles productions. En 1981, l’arrivée d’Hervé Bourges à la tête de la radio contribue à son expansion.
De plus en plus de langues
Succédant à Françoise Ligier, qui, dès le début, dirigea ce Service Coopération avec beaucoup de fougue, de talent et d’esprit créatif, j’en prends la tête en 1982 jusqu’à la réforme drastique et fort contestée de 1997 qui devait conduire à sa disparition. Mais, sous les Directions générales d’Hervé Bourges et de Fouad Benhalla, puis sous les présidences de Henri Tézenas du Montcel et d’André Larquié, les activités de la coopération radiophonique n’ont cessé de se diversifier.
D’abord, par l’arrivée de nouvelles radios partenaires d’Afrique anglophone et lusophone, puis du monde entier. Pour cela il a fallu introduire d’autres langues que le français : l’anglais et le portugais. Plus tard, s’y ajoutera l’espagnol. Il y aura même un peu de créole pour les radios de l’océan Indien, à l’île Maurice, aux Seychelles ou aux Comores, avec un programme intitulé Nou pré nou lwen ! (Nous sommes proches de vous).
Conséquence : dans les années 1990, le nombre de radios partenaires explose : plus de 700 radios, surtout en Afrique, reçoivent nos programmes. Chaque année quelques 100 000 heures de magazines enregistrés sur bandes magnétiques ou cassettes, la plupart étant des émissions originales et spécifiques, réalisées à partir de reportages en France et en Afrique, sont envoyés aux quatre coins du monde.
Mémoire d’un continent
Régulièrement, des sondages sont faits auprès des radios amies pour connaître l’utilisation qui est faite de ces programmes, les réactions et les attentes des utilisateurs. En 1994, un questionnaire leur est envoyé. 390 radios y répondent.
Le rapport d’exploitation de ces réponses établit que vingt productions originales du Service sur les vingt-et-une testées sont utilisées régulièrement et intégralement par plus des trois-quarts des radios qui les reçoivent. Elles figurent d’ailleurs, de façon fixe, dans la grille des programmes de trois radios sur quatre.
Pourquoi ? « Parce qu’elles trouvent facilement une place appropriée dans nos grilles », répondent les responsables.
Dans ce domaine, la gagnante est, sans surprise, Mémoire d’un Continent, dont Jacqueline Sorel – disparue l’année dernière – a eu la charge, dès sa création, en 1969, et dont Anne Blancard, qui vient aussi de nous quitter, avait repris la succession. Mémoire a très vite rencontré son public et connu la notoriété avec ses animateurs, les historiens Ibrahima Baba Kaké et Elikia Mbokolo.
C’est d’ailleurs la seule production du Service qui existe encore aujourd’hui sous ce titre, récupérée par l’antenne de RFI qui s’est contentée de rajouter un « S » à Mémoire ! À l’époque, elle était suivie dans beaucoup d’universités africaines et même au Japon.
Le président malgache était fan
Venait ensuite, également sans surprise, Anthologie du Mystère, cette fiction dramatique de Pierre Billard qui passionnait les auditeurs. Certaines stations sahéliennes se disputaient même son audience par une programmation quasi immédiate, dès réception de cette émission. Autre marque de son succès : dans les années 80, alors que Madagascar connaissait une campagne de « malgachisation » intensive et que la radio nationale privilégiait donc la langue malgache, RFI n’a pas arrêté les envois de cette production, ni des autres, d’ailleurs. Nous avions appris que le Président Didier Ratsiraka en était friand et se la faisait livrer à domicile, au Palais. Au bout de quelques mois, Anthologie et les autres programmes en français retrouvèrent leurs auditeurs sur les ondes de Radio Tana …
« En 1996, les trois magazines préférés étaient Objectif Terre, Mille Soleils et Femmes à la Une »
D’ autres magazines du Service figurent aussi à cette époque en très bonne place d’utilisation, de notoriété et d’écoute : une enquête réalisée, en novembre 1996, à Abidjan et à Ouagadougou révèle ainsi que les trois magazines préférés des auditeurs ivoiriens et burkinabés sont : Objectif Terre, consacré aux problèmes d’environnement – « Parce qu’il faut secouer l’apathie des gouvernements » dit un auditeur –, puis Mille Soleils, le magazine culturel qu’animait Théogène Karabayinga (décédé en 2011) et le magazine féminin Femmes à la Une.
Toutes ces productions d’hier sont autant d’archives sonores qui nourrissent les programmes RFI d’aujourd’hui. Certaines, comme Les Voix de l’écriture, éditées sous forme de disques et de CD, sont devenues des références car elles présentent des entretiens avec les grands auteurs francophones d’Afrique : les pères de la négritude, Léopold Sedar Senghor et Aimé Césaire, mais aussi Léon Gontran Damas, Birago Diop, Cheikh Hamidou Kane, Ferdinand Oyono, Tchicaya U Tamsi, Sembène Ousmane, Williams Sassine et bien d’autres.

En définitive, depuis sa création, de la SORAFOM à RFI, en passant par l’OCORA et l’ORTF, il est peu d’activités qui n’aient été initiées ou développées par le Service Coopération. Avec la fourniture de programmes spécifiques, il y eut aussi un monitoring quotidien d’envois d’éléments d’actualité, la création de concours des actions de formation du personnel des radios et enfin, parmi les moins connues de ces activités, il y eut, pendant plusieurs années, la réalisation de deux magazines « en vol », diffusés pour les passagers d’Air Afrique et d’Air Maurice.
Comme l’écrivait le magazine Marchés Tropicaux, en avril 1988 : « Par un échange permanent, ces activités de coopération visent à promouvoir les différentes cultures de l’espace francophone… RFI c’est la plaque tournante qui, par la force des choses, favorise les échanges non seulement Nord-Sud, mais aussi Sud-Sud ».
Des radios partenaires abandonnées
Aujourd’hui, pour des raisons économiques, semble-t-il, la plupart de ces activités ont disparu. Les radios d’Afrique francophone ont ainsi été privées, chaque année, à elles seules, de plus de 350 heures de magazines spécifiques en français qui constituaient des échanges radiophoniques d’une richesse inestimable pour l’univers francophone : pour les auditeurs, une heure par jour en moins de magazines leur apportant des nouvelles des autres cultures… Un manque difficile à combler aujourd’hui alors que la francophonie est en perte de vitesse dans le monde.
C’est d’autant plus regrettable que les moyens techniques modernes, Internet et les réseaux satellitaires, permettraient des échanges rapides et peu coûteux. Regrettable surtout au vu de la situation politique, économique et sociale en Afrique et notamment au Sahel, qui apparaît comme asphyxié par des réseaux de fausses nouvelles et où la francophonie est de plus en plus mise à mal.
Avec la fermeture d’Alliances Françaises, de lycées, de centres culturels, et cette triste fin de la coopération médiatique, c’est la francophonie qui « fout le camp » et, avec elle, tout un univers. On en reste coi et les bras ballants…
L’auteur

Bernard Schoeffer
Né en 1938 à Thionville (Moselle)
Etudes : Sciences Po. et CFJ Paris
Débuts au Figaro littéraire et au Figaro
Entrée à la SORAFOM en 1961 devenue ensuite l’0C0RA
En poste à radio Niger (1961-64), à radio Burundi 1969/71, Ecole de journalisme ESIJY (Cameroun) ( 1971-I973), Ecole de journalisme CESTI (Dakar) (1973 -1983)
De 1983 à 1997, responsable à Paris du Service coopération (Service magazines) de RFI



































Laisser un commentaire