Le « F » de RFI
par Pierre Ganz
Mars 2004. Une série d’attentats fait 191 morts et 2000 blessés à Madrid. A Moscou, Vladimir Poutine est réélu pour un second mandat. Aux Etats-Unis, John Kerry remporte le Super Tuesday et sera le candidat démocrate en novembre. Au service international de RFI, dont je suis le chef, nous suivons ces sujets – et beaucoup d’autres. Par fonction, je suis régulièrement en contact avec le Quai d’Orsay.

Quand mon portable sonne ce jour-là, le nom d’un des responsables de la direction de la communication du ministère apparaît. « Nous étions tout à l’heure en réunion de briefing » m’explique mon interlocuteur « et l’un d’entre nous a évoqué le procès de Bertrand Cantat en Lituanie : il nous a dit le suivre dans les journaux de RFI et – c’est entre nous bien sûr, M. Ganz – nous nous sommes demandé si le journaliste qu’il a entendu était un envoyé spécial venu de Paris ou un pigiste local ».
Une démarche surprenante
Plutôt interloqué par la démarche, je réponds que c’est un journaliste du service France venu de Paris, et demande dans le même souffle en quoi cela peut bien concerner le Quai d’Orsay. La réponse fuse : « je m’interroge : cela peut-il intéresser les auditeurs de RFI au point d’envoyer un journaliste depuis Paris ? ».
J’ai laissé le diplomate à ses interrogations. Mais cet étonnement exprimait une vision figée de la couverture de l’actualité française sur les antennes de RFI : expliciter les positions de la France – partant du gouvernement français – en ajoutant de temps à autre une présentation positive de l’autoproclamée « patrie des droits de l’homme ». Rendre compte aux auditeurs de la radio mondiale de l’émotion suscitée en France par ce qu’on n’appelait pas encore un féminicide, mais qui marquait un premier refus du silence et de prise de conscience, bien avant MeToo : c’était pourtant le rôle de RFI d’informer sur la société française, ses débats et ses tensions.
Je suis venu à RFI avec mon bagage de journaliste hexagonal, nourri d’années de reporter « info géné » à France Inter ou de rédacteur en chef d’une radio périphérique. Mais il n’était pas question pour moi de traiter l’actualité française à RFI comme je l’avais fait pendant vingt ans ailleurs. Il fallait naviguer entre le regard trop distancié de l’observateur étranger et le suivi au jour le jour de tous les feuilletons de l’actualité franco-française. D’autant qu’assez vite, dès le milieu des années 90, les Français expatriés ont eu la possibilité de retrouver sur les médias hexagonaux, via Internet, leurs informations habituelles.
J’avais donc la conviction que RFI devait parler de la France non en s’adressant en priorité aux expatriés mais plutôt aux populations des pays cibles. Se posait alors la question d’un service chargé de suivre la vie politique au jour le jour. Ma préférence allait à une équipe unique, un « service France » qui gère les grands sujets français dans toutes leurs dimensions, sociétale et sociale , économique et politique, bref qui fasse vivre la vie de ce pays pour des auditeurs le connaissant peu ou pas, sans la découper en rubriques autre que « rubrique France ».
Une occasion ratée
C’était lever le pied sur le récit quotidien des états d’âme d’un ponte de la majorité ou des épisodes de la guerre des chefs à l’UMP, choisir d’envoyer le spécialiste d’un continent suivre un voyage du président de la République et pas un journaliste politique. Nous en avons beaucoup débattu…. et le service politique, copie conforme de ceux des radios nationales – et pour quelques-uns tremplin pour y accéder – a perduré. Il a fait sans conteste du bon travail, mais peu différent de ce que produisaient les services politiques des autres radios.
J’en garde le sentiment d’une occasion manquée, celle de parler de notre pays en se détachant un minimum des contingences de la micro-actualité parfois noble, mais parfois franchouillarde. RFI est le media qui peut, sur les sujets français, faire un pas de côté sans craindre de priver son auditoire d’une information essentielle pour lui. On y a la liberté d’aller au fond des choses, en interrogeant les femmes et hommes politiques d’abord sur les grands choix proposés au pays plus que sur leurs courses de petits chevaux. On doit oser y raconter ce que la France tente, ses réussites et ses échecs.

J’ai essayé plus tard de faire comprendre et aimer ce pays dans les émissions Ici en France où les auditeurs découvraient chaque jour la vie quotidienne de ses habitants. Des jeunes entrepreneurs modernistes aux paysans reconvertis dans l’élevage de chiens, des associations de soutien social aux postiers en grève, des fontainiers du parc de Versailles aux Lorrains gardiens de la mémoire de la sidérurgie, des musulmans rompant le jeûne du Ramadan aux pèlerins de Lourdes, du commissariat de La Courneuve à un centre de distribution de méthadone à Paris, des parties civiles du procès Papon à un groupe de jeunes bretons jouant une pièce sur le Cambodge, ce fut deux ans et demi de découvertes et de dépaysements, pour les auditeurs et pour moi.
Il m’est arrivé depuis que j’ai quitté RFI de voyager dans ses terres de grande audience. Et d’y entendre évoquer une émission d’Ici en France comme ayant inspiré un projet associatif ou une initiative collective. Car c’est aussi cela, RFI !
L’auteur

Pierre Ganz
Né en 1950 à Neuilly-sur-Seine
Journaliste (diplomé du CFJ en 1971)
Journaliste à RFI de 1992 à 2010
Entre à RFI en 1992 (après France Inter et RMC)
Directeur de la rédaction jusqu’en 1995
Présentateur de journaux et invités du matin
Producteur de « Ici en France » puis de l’invité de la semaine avec L’Express
Chef du service International
Directeur de l’antene Monde puis du service Multimédia



































Laisser un commentaire