Mali, le sel de la liberté
par Carmen Bader
L’homme me tend une main calleuse où brille faiblement ce que je prends tout d’abord pour un morceau de cristal de roche… Etonnée, je regarde attentivement cet Africain venu des fins fonds du Mali. Un large sourire éclaire un visage très marqué, mais étonnamment serein.
« Je me suis juré, si j’arrivais un jour jusqu’à Paris, de venir vous voir pour vous apporter ceci. Je l’ai extrait moi-même après que mon cœur a éclaté de joie. C’est par vous que j’ai appris ma remise en liberté ! »

La scène se passe un jour de novembre 1988, à 750 kilomètres de Tombouctou. Le désert à l’infini, un espace dénudé, dépourvu de toute végétation, de toute existence humaine, simplement de toute vie. Pour encadrer ce paysage désolé, se dressent des murs de terre ocre qui délimitent les cellules rendues dérisoires dans cette prison à ciel ouvert. Elles bordent d’immenses excavations d’où sont extraites, jour après jour, des briques de sel gemme.
A Taoudénit, on est bagnard à perpétuité
Bienvenue au bagne de Taoudénit dont personne ne s’échappe. Nul besoin de barbelés ou de miradors car l’infini désert est son meilleur gardien.
Cette monumentale et monstrueuse prison a été créée en 1969 sur ordre de Moussa Traoré. Sous couvert de lutte contre la criminalité, il pouvait ainsi éloigner, à jamais, de réels ou supposés opposants. Il faut dire que le Général-Président avait récemment échappé à une tentative de coup d’État. Ceci explique cela : à Taoudénit, on est bagnard à perpétuité.
L’homme qui se tient devant moi est un ancien gendarme condamné pour avoir été mêlé justement à cette tentative. Il a passé une dizaine d’années dans cet enfer où les températures peuvent dépasser les 50°C.
« Beaucoup sont morts et les tombes sont là pour en témoigner », me dit-il.
« D’autres sont devenus presque aveugles du fait de la réverbération sur les roches de sel. Au fil des années, rien ne nous a été épargné : la soif, le béribéri dû à la salinité de l’eau, les coups que nous donnent certains gardiens sadiques et surtout l’absence d’espoir de quitter un jour ce lieu infernal. »

Donc, en ce jour de novembre 1988, cet ancien gendarme tend l’oreille pour capter le début de 24 heures en Afrique, diffusé en ondes courtes à la mi-journée sur RFI. Ecouter le journal est le privilège des gardiens, seuls propriétaires d’un poste de radio qui, avec le passage des chameliers venus chercher les cargaisons de sel, nous relient encore au monde extérieur.
« J’ouvre donc 24 heures en Afrique »
Un rendez -vous quotidien que personne ne veut manquer, les gardiens comme les bagnards qui se trouvent à proximité, car, de fait à Taoudénit, tout le monde se retrouve oublié du monde.
A des milliers de kilomètres de là, j’ouvre donc 24 heures en Afrique par l’annonce de la fermeture du bagne, décidée par le président Moussa Traoré, désireux de redorer aux yeux de la communauté internationale son image largement dégradée.
« Tout le monde s’est mis à danser, à rire, à chanter ! C’était extraordinaire… D’un coup RFI nous redonnait un fol espoir. C’est à travers votre voix que nous avons été délivrés. Et c’est pour cela que je tenais tant à vous remercier », me dit mon visiteur.
« D’un coup RFI nous redonnait un fol espoir. »
Un tremblement dans la voix, un morceau de sel qui change de main et pour ma part une émotion difficile à contenir…
Plus tard, Moussa témoigne à l’antenne de RFI. Il est aux côtés d’un gardien de Taoudénit dont il m’a confié les coordonnées. Un moment de grâce radiophonique.
« Grâce à lui, me raconte Moussa, l’existence était un peu moins dure. Nous étions tous les deux prisonniers de ce bagne maudit. Il m’a aidé, moi et d’autres, comme il le pouvait. »

J’ignore aujourd’hui ce que sont devenus Moussa et son ancien geôlier. Le bloc de sel est toujours sur mon bureau…
L’auteure

Carmen Bader
Née en 1947 à Toulouse
Journaliste à RFI de 1978 à 2010
Correspondante pigiste à Alger de 1978 à 1981
Présentatrice des journaux de RFI à partir de 1981.
A la coopération à partir de 1991.
Reportages nombreux sur tous les
continents pour les magazines qu’elle a créés : « Objectif terre » et « Mots
croisés ».



































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