Rédaction persane, un jour de nowruz sur RFI…
par Shahla Nahid
En 1990, après de nombreuses pérégrinations professionnelles et alors que je m’apprêtais à m’installer dans un emploi correspondant à mes qualifications – un poste de chargée de cours en psychologie sociale à l’université de Strasbourg – une connaissance m’a informée de la création du service persan à RFI.
J’étais intéressée par l’aventure du journalisme et désireuse de me rapprocher de ma langue d’origine. J’ai été retenue. La rédaction devait être inaugurée le 21 mars 1991, début du printemps mais surtout, jour de l’an iranien. Le travail de mise sur pied d’une rédaction en langue persane a commencé. La formation sur le tas a donc démarré. Pour des raisons de neutralité politique, les décideurs avaient opté pour l’embauche de persanophones avec un bagage universitaire plutôt qu’une expérience journalistique affirmée. On était en 1991, une dizaine d’années après la révolution islamique en Iran. Toutes les radios persanophones émettant de l’étranger étaient considérées comme des organes de propagande occidentale anti-régime iranien.

Nous avons commencé le travail dans une pièce exiguë, autour d’une grande table de conférence. Ce qui veut dire que si quelqu’un à l’autre bout de la table voulait sortir, il fallait que les autres se lèvent ! Mais cela n’a ni duré ni bien sûr entamé notre motivation et peu à peu, nous avons trouvé notre rythme quotidien de travail… Cependant, l’angoisse des quatre tops, la préparation de l’antenne et les horaires différents de transmission pour chaque région ne nous laissaient pas beaucoup de temps pour découvrir les collègues des rédactions de langues, encore moins du service français, assez distants et parfois condescendants (heureusement, pas tous).
Les journalistes des rédactions en langues étrangères s’étonnaient du comportement de ceux du service monde (en français) qui ne disaient pas bonjour, alors que même dans l’ascenseur d’un immeuble de passage, la politesse obligeait à saluer ! Restait la cafétéria, la machine à café et la cantine où, dans le brouhaha environnant, on se serait cru soit aux Nations Unies, soit sur un paquebot intercontinental tant il y avait de langues parlées.
Entre recherche de l’équilibre et frustrations
L’une des facettes de notre travail était de trouver des experts et des intervenants sur notre zone d’émission, une tâche que les soubresauts politiques des pays concernés pouvaient rendre très complexe.
Ce fut le cas avec l’arrivée de Mahmoud Ahmadinejad au pouvoir en Iran (2005–2013), après quelques années de « respiration » accordées au peuple. La répression politique s’étendait aux défenseurs de l’environnement qui étaient malmenés ou emprisonnés, mais aussi aux artistes et cinéastes jusqu’alors relativement épargnés. Quand on les appelait, certains refusaient d’être interviewés en invoquant la situation dans laquelle ils se trouvaient. Mais d’autres, qui n’osaient pas refuser ouvertement, demandaient à être rappelés plus tard, en vain. Chaque jour et chaque antenne apportaient leur lot de désagréments.

Le pire fut l’arrivée des Talibans au pouvoir en Afghanistan en 1996. Non seulement ils n’avaient aucune considération pour les femmes chez eux, mais ils étendaient ce dédain à celles qui se trouvaient au loin. Je l’ai expérimenté à mes dépens le jour où je devais préparer « la question du jour ». Après avoir passé des heures à chercher le numéro de téléphone d’un de leurs commandants, le téléphoniste me sortait des réponses de plus en plus bizarres : « il prie, il mange, il dort, etc. ». Finalement, devenue toute rouge d’angoisse à cause du peu de temps qui me restait avant l’antenne, j’ai demandé à un collègue de prendre le relais et de l’appeler. Et lui, il a bien pu faire l’interview !
Bien que le stress soit la base de ce métier et que les déceptions soient majoritaires, des moments surprenants pouvaient apporter joies ou sourires. Alors que l’Afghanistan subissait son éternelle guerre civile, j’ai reçu un courrier dans lequel un jeune Afghan (il avait joint sa photo) me demandait en mariage… Sans suite, faut-il le préciser ?
La vie à l’intérieur des rédactions
La difficulté de la vie de chaque service de langues résultait du fait que son personnel était rassemblé autour d’un critère essentiel : la connaissance de la langue du pays vers lequel le service émettait. Chacun avait son parcours et son vécu avec des blessures parfois encore béantes. Les positionnements politiques des uns et des autres demandaient une bonne dose d’efforts pour protéger l’antenne de toute coloration partisane, néfaste pour une radio internationale émettant vers l’étranger.
La recherche de cet équilibre permanent était un exercice, à mon sens, très difficile et enrichissant. Cependant, la barrière de la langue entre nous et les dirigeants français de l’entreprise rendait plus aiguës certaines frustrations.
La discrimination à l’encontre des rédactions de langues était flagrante à tous les niveaux : missions, matériels et salaires. Il a fallu des grèves et des décisions de justice pour réduire les discriminations salariales. Les rédactions de langues, confrontées à un personnel limité et à la pénurie de pigistes, voyaient les reportages devenir une arme de pression ou de chantage pour les journalistes y aspirant.
Le téléphoniste d’un des commandants me sort des réponses de plus en plus bizarres : « il prie, il mange, il dort, etc. ». Finalement, j’ai demandé à un collègue de prendre le relais et de l’appeler. Et lui, il a bien pu faire l’interview !
Cas d’école : le Festival de Cannes. D’abord, beaucoup ne pouvaient partir qu’une semaine sur deux, même si les films représentant leur contrée étaient projetés en dehors de leur période de mission. L’emplacement accordé aux journalistes des langues dans notre studio à Cannes n’était pas enviable au début : les coins de bureau étaient les seuls endroits où les journalistes des langues pouvaient préparer leurs papiers écrits à la main. Or comme le studio de RFI était au premier sous-sol du Palais, face au grand escalier et juste à côté des toilettes, on avait beaucoup de demandes de renseignements de tous ordres. Et il fallait aussi se battre pour avoir accès à un poste téléphonique, les portables n’existant pas encore à cette époque.
Heureusement, les choses ont beaucoup changé après l’installation des studios de RFI dans un pavillon sur la plage en face de l’hôtel Majestic (la résidence mythique de beaucoup de stars et de personnalités). Il y avait cependant un va-et-vient et des échanges permanents. On y poursuivait notre « sport national » : essayer de négocier formats et durées des éléments à envoyer avec des réalisateurs ou des techniciens du son. C’était à la fois pénible et délicieux selon les réponses négatives ou positives.

L’un des souvenirs marquants de ce rendez-vous annuel fut une promenade fortuite avec Abbas Kiarostami, le grand cinéaste iranien. Alors que nous arrivions devant le pavillon où Catherine Ruelle était en train de faire une émission en direct avec ses invités, après un temps de surprise, celle-ci nous a invités à la rejoindre à l’antenne. Tout le monde était ravi de cet imprévu, Kiarostami le premier… Mais c’était sans compter sur l’agent de sécurité à l’entrée : ne reconnaissant pas le cinéaste, il lui a catégoriquement barré le chemin pour cause de manque de badge !
Un cadeau pour nous et la France
Au cours de ces longues années de présence à RFI, j’ai pu constater l’intérêt progressif pour les rédactions de langues, pour l’expertise et la proximité de leurs journalistes avec le terrain (une information sans intermédiaire, sans manipulation possible, sans contresens de traduction et vérifiable), tout comme la prononciation des noms propres ou la familiarisation avec des civilisations assez méconnues. Les petites fêtes nationales des services y contribuaient grandement.
RFI fut, à mon sens, un cadeau pour nous et pour la France. Nous, nous avons appris à mieux connaître notre pays d’origine, à rencontrer des gens et des personnalités intéressants qui marquaient, d’une manière ou d’une autre, l’histoire, et parfaire nos langues d’origine en étant obligés de construire un nouveau lexique avec des mots que nous ne connaissions pas ou plus dans des domaines extrêmement variés.
Pour la France, la présence d’autant de passeurs motivés, avertis et altruistes apportait une dimension non négligeable dans la compréhension du monde. Reste à savoir si cette manne a été ou est appréciée à sa juste valeur…
L’auteure

Shahla Nahid
Née en Iran (Téhéran)
Journaliste au service persan de RFI de 1991 à 2017
Critique de films et spécialiste du cinéma, en particulier iranien.
Membre de plusieurs jurys internationaux, notamment à Moscou en 1999 et à Cannes (jury Fipresci, Fédération Internationale de la presse cinématographique, en 2006 et 2011)



































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