Francis au Congo (rien à voir avec Tintin !)
par Francis Ayrault
Après le sommet de La Baule et le célèbre discours de François Mitterrand en juin 1990, tous les pays francophones africains se doivent de montrer qu’ils se démocratisent. Un des moyens pour cela : autoriser la diffusion de RFI en FM sur leur territoire, même si les gouvernements ne sont pas toujours en accord avec ce qui est dit sur ses antennes.
En janvier 1994, le président de RFI de l’époque, André Larquié, avec son directeur général Eric Baptiste, me convoque afin de savoir si je peux installer rapidement un émetteur à Brazzaville – en restant très discret au sein de la maison : la rédaction risque de mal le prendre car la journaliste Frédérique Genot, correspondante de RFI à Brazza, vient de se faire expulser !

La situation dans le pays est des plus délicates : après l’élection de Pascal Lissouba à la Présidence de la République en août 1992, la contestation par l’opposition des résultats des législatives provoque l’année suivante des affrontements entre les milices des partis de l’opposition et la majorité présidentielle, qui font près de deux mille morts.
Fort de ma bonne expérience de radio-pirate en France de 1977 à 1981, je suis partant pour cette mission aventureuse ! Je prends alors contact par téléphone avec l’attaché culturel de l’ambassade de France à Brazza. Il me donne les coordonnées du Directeur Général de la RTC (Radiotélévision Congolaise) qui, à son tour, m’oriente vers un ingénieur de la TDC (Télédiffusion du Congo). Je contacte alors un certain Zaou Mouanda. On discute au téléphone de la faisabilité d’une installation rapide. Quatre jours plus tard, j’ai le visa sur mon passeport et je m’envole pour Brazza avec Air Afrique. Dans ma valise je cale un émetteur FM de 500W et un récepteur satellite – matériel indispensable pour recevoir le signal de RFI et le réémettre.
D’un hôtel, l’autre
Zaou et deux de ses collaborateurs, Makita et Jean-Médard, m’attendent à l’aéroport en fin d’après-midi. Ils m’emmènent à l’hôtel Méridien (devenu Laïco et aujourd’hui Ledger Plaza Maya-Maya). C’est un hôtel chic, généreusement étoilé – le genre d’hôtel que je fréquente rarement, préférant des établissements plus simples, plus « couleur locale ». Mais les autres établissements étaient pratiquement tous fermés ou dévastés . Les étages bas du Méridien étaient réquisitionnés par le gouvernement pour héberger les familles des ministres dont les logements étaient peu sûrs ou avaient déjà été attaqués par des milices. J’étais logé juste au-dessus, au 10ème étage.
Entre 1993 et 1994, Brazzaville était le théâtre d’une guerre civile larvée opposant les partisans du président Pascal Lissouba, ceux de l’ancien (et futur) président Denis Sassou Nguesso et aussi de Bernard Kolélas, dirigeant du principal mouvement d’opposition et maire de Brazzaville. Zaou et ses collègues me déconseillèrent absolument de sortir de l’hôtel le soir après 18 heures. On voyait dans la nuit des balles traçantes éclairer l’horizon, on entendait au loin quelques tirs d’armes automatiques…

Le lendemain matin, Zaou et son équipe viennent me chercher et me conduisent directement au lieu d’émission prévu – le PK 13 (c’est le point kilométrique numéro 13 sur la route qui mène de la capitale au nord du pays). Il y avait là un pylône de 210 mètres de hauteur, construit au tout début des années 60 par la France – comme il en existait et existe toujours dans plusieurs capitales africaines des ex-colonies françaises : à Bamako au point G, à Niamey au PK5, à Bangui à la Colline des panthères, ou en Abidjan au Quartier Abobo, etc.
Le pylône semblait à peu près en bon état, bien que nécessitant une rénovation. S’y trouvait également une parabole de 4,5 mètres de diamètre installée et payée, l’année précédente, par CFI (Canal France International), qui acheminait depuis Paris des programmes à destination des télévisions nationales africaines de l’ex pré carré français. Cette parabole était orientée pour recevoir le satellite Intelsat 601 : excellente nouvelle car RFI y était diffusé en sous-porteuse – à l’époque les diffusions se faisaient encore en analogique.
Après discussion avec la petite équipe de Télédiffusion du Congo ( TDC), on décide d’installer l’antenne d’émission à 80m de hauteur, à l’extrémité d’un câble coaxial non utilisé et en relativement bon état lui aussi. A cette hauteur on pouvait espérer une bonne couverture de la ville de Brazza et d’une partie de la mégalopole Kinshasa de l’autre côté du fleuve Congo – large à cet endroit de 2,5 kilomètres – et donc toucher une population de plusieurs millions d’habitants. Problème : on avait l’émetteur, le pylône, le câble coaxial, la réception satellite permettant de disposer 24h /24 du programme de RFI, mais on n’avait pas d’antenne !
C’est là que mon expérience de la piraterie radiophonique en France s’est avérée utile. Je me souvenais avoir bricolé la construction d’antennes FM avec des tubes en aluminium et un simple raccord en T utilisé dans l’arrosage de jardin. Pour Zaou et ses collaborateurs « pas-de-problème », c’était facile à trouver sur le marché de Brazza.
Le règne de la bricole
Deux techniciens partirent alors avec quelques sous en poche à la recherche de 2 mètres de tuyau en aluminium et d’un raccord d’arrosage. Quelques heures plus tard ils ramenaient le nécessaire – pour quelques milliers seulement de Francs CFA, soit quelques euros. On récupéra la fixation indispensable pour arrimer l’antenne au pylône sur une vieille antenne inutilisée et bien oxydée et on positionna les connecteurs. Il ne nous restait qu’à assembler le tout et à régler l’installation. En coupant les brins principaux de rayonnement à la bonne longueur, on s’est calé sur la fréquence d’émission suggérée par TDC, soit 93,2 Mhz.
A l’époque peu de fréquences FM étaient utilisées dans la zone d’émission : deux à Brazzaville et quatre ou cinq du côté de Kinshasa. Le lendemain on coupait les tubes à peu près aux dimensions requises. Après quelques tâtonnements, l’antenne fut réglée pour permettre un rayonnement optimal. Le surlendemain deux techniciens grimpaient sur le pylône à 80 m de hauteur. Une fois l’émetteur connecté à l’antenne et au réseau électrique 220V – Oh miracle, ça marchait ! – il a fallu tout de même limiter la puissance d’émission à 250 W afin de ne pas trop faire chauffer l’antenne …
Le soir même, tout Brazza écoutait RFI – tel un feu de poudre, 24 heures après le début de la diffusion, tout le monde savait que RFI était diffusée en FM et disponible sur les petits récepteurs à transistor que l’on trouvait facilement un peu partout : dans les maisons, les commerces, les bureaux, les taxis…
Un baptême à toute épreuve
Pour mes nouveaux amis congolais, l’événement se devait de respecter les us et coutumes locales. Zaou me conseilla de faire une petite fête inaugurale avec le chef du village le plus proche du PK13 – marquée par le don d’une dame-jeanne de vin rouge, accompagnée d’un petit billet de 10 000 CFA, soit une quinzaine d’euros d’aujourd’hui. Le chef s’en vint au site d’émission entouré d’une dizaine de personnes pour accomplir un cérémonial traditionnel dont le clou fut la dispersion du vin rouge sur le sol tout autour de l’émetteur. Quelques mois plus tard l’ensemble de l’installation fut remplacé par du matériel plus professionnel et fiable qui, à son tour, fut inauguré par le même chef de village.
Lors de la guerre civile de 1997 qui vit l’éviction de Lissouba par Sassou N’Guesso, une roquette tomba à proximité immédiate du local où se trouvait l’émetteur. La porte fut arrachée mais l’émetteur resta intact – protégé par ses deux baptêmes ?
Il fut ensuite récupéré par les milices de Sassou Nguesso qui s’en servirent pour émettre d’un autre endroit leur propre programme. Entretemps, Zaou et des collègues « avaient tenu la position » sur injonction de la Ministre de la Culture de Lissouba, qui quitta la capitale sans les prévenir. Sentant le vent tourner, ils eurent tout juste le temps de s’échapper : cachés dans la forêt, menacés aux barrages, ils réussirent grâce à leur 4X4 de fonction à atteindre – sur les jantes, au sens propre – un village ami au sud du pays.

Cette première mission au Congo marqua le début d’une grande amitié avec Zaou Mouanda, ingénieur congolais en radio-télécommunication, formé pendant les années 80 à Léningrad (Saint-Petersbourg), amitié qui ne prit fin qu’avec son décès récent. Ce texte est donc un hommage à mon « frère africain » qui, exilé au Cameroun, a beaucoup œuvré avec moi pour implanter les FM de RFI dans toute l’Afrique.
Une ultime anecdote avant de finir ce récit. Le deuxième soir de ma présence à Brazzaville, alors que j’étais cloîtré dans l’hôtel Méridien, le directeur de l’hôtel (un Français) vient me dire au bar qu’une journaliste de RFI résidait à l’hôtel. Je n’en savais strictement rien. Quelques minutes après il me présente Jacqueline Papet, elle aussi bien surprise de me voir en ce lieu – surtout après que je lui eus dévoilé les raisons de ma présence « en service commandé » à Brazza, que les journalistes de Paris ignoraient. D’autant que, membre du Conseil d’administration, c’est elle qui avait relayé au PDG les réticences de la rédaction . Elle séjournait là dans le cadre d’une mission de Reporters sans Frontières. Deux ou trois jours après notre rencontre, comme les habitants de Brazza et de Kin, elle a pu écouter dans sa chambre d’hôtel, sur son transistor FM, le programme de RFI !
Ma première expérience congolaise m’a laissé des souvenirs indélébiles, sur le plan professionnel comme sur le plan personnel. Dans la vingtaine d’années qui a suivi, mon travail à RFI m’a confronté à bien d’autres réalités, parfois difficiles, toujours passionnantes, de la Sierra Leone au Liban, de La Paz à Maseru, de Pnom-Pehn à Windhoek. Et mes missions à Ouagadougou m’ont permis de faire la connaissance d’un bébé qui est devenu Lucie, ma fille adoptive.
Très grand voyageur (ses 267 déplacements pour le compte de RFI lui ont fait faire plus de deux millions de kilomètres, soit près de dix fois le voyage Terre-Lune !), Francis Ayrault est aussi un pirate… des ondes. Comme d’autres à RFI, il a appris la radio dans les radios pirates, puis radios libres, qui pullulaient en France à la fin des années 70 et au début des années 80, c’est à dire avant et après l’élection à la présidence de la République de François Mitterrand. Cette petite vidéo, diffusée lors de son départ à la retraite, raconte ce parcours singulier.
L’auteur

Francis Ayrault
Né en 1951 dans le Poitou
Responsable de la diffusion à RFI de 1993 à 2012
Pirate des ondes
Amateur de free jazz
































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