« Ok, vas-y c’est une bonne idée ! »
par Sophie Backer
Il m’a fallu, montre en main, une minute trente pour convaincre mon rédacteur en chef de l’époque – Henri, Pierre, Hervé, je ne me souviens plus lequel c’était – de produire une « hebdo » de cinquante minutes sur les droits des enfants peu de temps après l’adoption en 1989 de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant. Pas de maquette d’émission, pas de projet rédigé en trois parties et trois sous-parties. A l’époque, on construisait la grille des programmes sur un coin de table…

Je crois pouvoir dire que mes chefs me faisaient crédit du fait que sortirait de ma proposition quelque chose d’à peu près potable – ou plutôt « entendable ». Pour le reste, c’était à l’intuition, au « flair », ce qui n’est pas le moindre des talents d’un journaliste, celui qu’on n’apprendra jamais à l’école. D’ailleurs, la plupart d’entre nous ne sortions d’aucune école de journalisme. Eh oui, je vous parle d’un temps …etc.
La plantade était autorisée
Pendant les vingt-cinq années que j’ai passées à RFI, j’ai proposé – et ont été acceptées – de nombreuses idées de magazines et de chroniques. Quand je n’inventais pas à vif, dans l’urgence de l’antenne, comme pendant les premières tranches d’info en continu que j’animais en alternance avec Laurent Dupart, en janvier 1991, pendant la première guerre du Golfe : dix minutes de journal rédigés pour 2h d’antenne en direct ! Il fallait bien inventer…
Du coup, la plantade était autorisée, ce qui est le secret de l’innovation, comme on peut le lire aujourd’hui dans les bouquins de management.
RFI était un drôle de modèle de radio-école, où on nous laissait tester des « trucs ». On avait le droit de faire de la daube, un peu… Mais pas trop régulièrement quand même car on n’a jamais pu nous reprocher de manquer de professionnalisme.

Il faut faire un pas de côté et observer la scène de l’extérieur pour prendre la mesure de cette « patte RFI », notre professionnalisme décontracté. Je me souviens par exemple d’une remarque du patron de RFI, Henri Tézenas du Montcel à ce moment là, assistant en régie à mon interview en direct de Jacques Attali qui venait de faire paraître un de ses nombreux livres. Il me cueillit à la sortie du studio par un « ah… mais vous avez préparé… vous avez lu le livre ! » mi-surpris mi-rassuré. Je ne devais pas rentrer dans ses codes…
Une bonne décennie plus tard, un autre de nos patrons venant tout droit de l’agence Havas, débarque un matin à 8h30 au service politique dont je suis alors la cheffe et où je prépare la conférence de rédaction. Deux confrères sont déjà arrivés et lisent les journaux, les pieds sur leur bureau. « Qu’est-ce qu’ils foutent ceux-là ? » me lance le nouveau patron, ajoutant : « c’est comme ça qu’on bosse, ici ? ».
Eh oui, c’est comme ça qu’on bossait « ici ». C’était ça le style RFI, radio-école où, les pieds sur table, la chemise froissée dépassant à l’arrière du pantalon, le bermuda et les tongs lors des journées d’été trop chaudes, au milieu des souris qui sortaient des gaines dès que s’avançait la nuit et que les bureaux se vidaient, on produisait en H24 et sept jours sur sept une radio qui donnait des infos à ceux qui n’en n’avaient pas, et parfois du courage à ceux qui en avaient besoin comme, entre autres exemples, les otages français du Liban.
« Il se rend disponible à chacune de nos sollicitations et accepte de se faire étriller à l’antenne – gentiment, rien à voir avec le modèle CNews – par les journalistes politiques de RFI. »
Plus fort encore ! Cette radio-école pour les journalistes que nous étions, était un véritable studio-école pour ceux que nous interviewions. On est en 1999, l’époque où Jean-Marie le Pen, patron du Front National, est blacklisté par de nombreuses rédactions, dont celle de RFI – de nouveau, je vous parle d’un temps… etc. – C’est le moment que choisit un jeune loup de la politique, totalement inconnu, Nicolas Dupont-Aignan, maire de Yerres – qu’on ne savait pas situer sur une carte alors qu’on savait placer du premier coup Mazar-e-Charif, Bassorah ou la plaine de la Bekaa – qui décide de fonder un parti à la droite du RPR, Debout la République.
Comme ses ambitions sont grandes, il comprend qu’il doit investir les médias. Nous à RFI, nous avons besoin de rééquilibrer notre traitement éditorial qui penche trop à gauche – quand je vous dis que nous sommes très professionnels. C’est donc un contrat tacite qui se met en place entre lui et nous. Il se rend disponible à chacune de nos sollicitations et accepte de se faire étriller à l’antenne – gentiment, rien à voir avec le modèle CNews – par les journalistes politiques de RFI. Des exemples comme celui-ci, il y en a des dizaines, concernant d’autres politiques mais aussi des « spécialistes et de la spécialité » et des journalistes de presse écrite – Libé, Courrier International – qui font leurs premiers passages antenne sur et grâce à RFI.

RFI studio-école n’était pas réservé aux novices. Les plus rodés des intervenants savaient qu’il fallait passer par « chez nous » pour de bonnes raisons, la visibilité médiatique internationale et… ce petit quelque chose de différent !
C’est le même Jacques Attali – encore un nouveau livre ! – qui débarque par un matin noir d’hiver pour être « mon » Invité du Matin. Feutre mou et manteau mitterrandiens, muré dans un silence d’importance, refusant thé, café, croissant, jus d’orange, il ne décroche pas un mot aimable avant l’antenne. Quand nous ressortons du studio, sept minutes plus tard, il redevient instantanément taciturne – entre temps, il a fait le job, évidemment.
Toujours ni café, ni croissant ni rien ; je le trouve très limite en termes de courtoisie. Du coup le chemin entre le studio 159 et l’ascenseur de la porte F vers lequel je le raccompagne me paraît très long et plus longue encore l’arrivée de cet ascenseur décidément poussif. Qui finit par s’ouvrir. Jacques Attali entre dans la cabine, puis se retourne vers moi, et là, sort de sa léthargie, bloque du pied la fermeture de la porte et lâche cet incroyable : « j’ai bien aimé faire ça avec vous… » (sic).
Un petit quelque chose d’autre, vous dis-je …
L’auteure

Sophie Backer
Née en 1959 à Laxou (54)
Débuts en journalisme en 1980 à l’ACP puis Radio Service Tour Eiffel.
Journaliste à RFI du 01/05/1985 au 31/12/2009
Présentatrice de journaux, créatrice et animatrice de magazines d’information (Enfants d’ici
et d’ailleurs, Gros Plan, Invité du Matin)
Secrétariat de rédaction
Rédacteur en chef et chef du Service France de 2006 au 31/12/2009
































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